Y a t-il un président pour sauver l’Allemagne ?

Depuis les élections législatives du 24 septembre et l’échec des négociations pour une coalition jamaïcaine, l’Allemagne patauge. Et contre toute attente se détache depuis quelques semaines la figure du président allemand. Jadis considéré comme une simple autorité morale sans pouvoir politique, il occupe désormais une place inédite dans le processus de négociations. 

Il était voué à inaugurer les chrysanthèmes et à serrer la main de la reine d’Angleterre. Et voilà qu’il se retrouve à arbitrer, écouter, conseiller, voire influer sur les difficiles négociations en vue de la construction d’une coalition en Allemagne. Depuis les législatives du 24 septembre et surtout depuis l’échec des négociations entre CDU-CSU, Verts et libéraux, on a vu le président allemand, Frank-Walter Steinmeier, prendre la parole et la lumière, siffler la fin de la récré et renvoyer les partis à leurs responsabilités, les exhortant de s’entendre entre eux plutôt que de réclamer de nouvelles élections. Bref, c’est peu de dire que le 12Bundepräsident occupe désormais une place totalement inédite dans le sinueux processus de discussions, censé mener, un jour peut-être, à la formation d’un gouvernement.

Marquer son empreinte

Pourtant, sur le papier, ses fonctions sont limitées. Certes, il nomme officiellement le chancelier, mais après des élections et la désignation d’un candidat par le parti vainqueur. Il nomme aussi les ministres, mais sur proposition du chancelier. Et il examine encore chaque loi avant qu’elle ne soit promulguée… Mais ce n’est pas lui qui les impulse. Il a également, et ce n’est pas rien, le pouvoir de dissoudre le Parlement en cas de crise majeure et de gracier un condamné. Mais dans l’ensemble, ces prérogatives sont loin d’être aussi importantes que celles d’un Macron ou d’un Trump.

Jusqu’ici, donc, Frank Walter-Steinmeier, élu au premier tour le 12 février, se contentait de couper des rubans, de rencontrer d’autres chefs d’Etat et surtout de faire des discours, remplissant sa fonction de représentant officiel de l’Allemagne et d’autorité morale du pays. Comme ses prédécesseurs. Car il suffit d’un gimmick, une phrase choc pour marquer son empreinte et éviter d’être totalement transparent. On se souvient ainsi d’un Richard von Weizsäcker qualifiant, en 1985, la défaite allemande de 1945 de «jour de libération», de Johannes Rau martelant le slogan «réconcilier, pas diviser», créant ainsi un pont entre l’Est et l’Ouest, ou de Christian Wulff déclarant en 2010 que «l’islam fait partie de l’Allemagne». Mais la liste s’arrête à peu près là ; et en dehors de l’Allemagne, qui connaît ces noms ?

Social démocrate tendance Schröder

On doit évidemment cette situation institutionnelle à l’histoire récente du pays, la République de Weimar ayant débouché sur la dictature nazie (1). Après la guerre, afin d’éviter que le désastre ne se reproduise, la loi fondamentale de 1949 réduit les pouvoirs du président fédéral. «La faiblesse relative du rôle du président allemand dans l’Allemagne de l’après-guerre est une conséquence directe de ce legs historique catastrophique», explique Michael Bröning, politologue à la fondation Friedrich Ebert.

Depuis, soixante-neuf ans sont passés, et voilà que le pays s’enfonce dans une crise politique majeure. Et voilà que Steinmeier s’agite un peu plus que les autres. Il ne parle pas seulement, il agit. Que s’est-il passé ? Il y a qu’il est et qu’il reste, selon les termes de Michael Bröning, «un véritable animal politique. Ce qui n’est pas le cas de tous ses prédécesseurs». Ce social-démocrate tendance Schröder, dont il soutenait ardemment le projet de faire du SPD un «Neue Mitte», une gauche-droite à la Tony Blair, a en effet à peu près tout fait depuis dix-huit ans : directeur de la Chancellerie fédérale en 1999, ministre des Affaires étrangères en 2005, vice-chancelier en 2007, candidat malheureux à la Chancellerie en 2009 contre Merkel, président du groupe SPD au Bundestag en 2013… Impossible de ne pas imaginer que cette figure forte du parti n’ait pas, malgré la réserve que lui impose sa fonction, des choses à dire à ses camarades sur l’éventuelle formation d’une grande coalition. «Ce serait en effet naïf de penser que la voix de Steinmeier est absente du débat politique au sein du parti», dit Michael Bröning.

Sans compter qu’il a déjà fait état de ses préférences, puisque dans la présente crise politique, il aurait pu décider de dissoudre ou non le Parlement, ou bien d’accepter la formation d’un gouvernement minoritaire. Ce qu’il n’a pas fait, puisqu’il a déclaré être opposé à l’idée de nouvelles élections, par exemple, encourageant les partis à emprunter la voie du dialogue. Jusqu’à la formation d’un nouveau gouvernement… Enfin, si des négociations en vue d’une grande coalition se lancent ; si et seulement si la base militante du SPD en accepte ensuite le principe ; et si les négociations aboutissent à un contrat de coalition. Alors Frank-Walter Steinmeier pourra peut-être retourner à ses inaugurations et à son fief, le Château de Bellevue à Berlin, vaste palais néoclassique où il reçoit officiellement ses invités mais dans lequel il n’habite pas – en Allemagne, culture politique oblige, le Président est tenu de résider dans une villa de plus modeste taille dans le centre de la capitale.

(1) Rappel historique : juste après l’incendie du Reichstag en 1933, Hitler accuse les communistes d’en être à l’origine. Mais surtout, il en profite pour utiliser une prérogative du Président, prévue par la Constitution de l’époque : l’article 48 l’autorisait en effet à décréter des mesures d’urgence sans l’accord préalable du Reichstag. Hitler pousse donc le président de l’époque, Paul von Hindenburg, à utiliser cet article 48. Il signera un décret qui permettra au gouvernement nazi de restreindre tous types de libertés en Allemagne : habeas corpus, liberté d’opinion, de la presse, droit d’assemblée, jouissance privée de tous types de communications, postales ou téléphoniques… Ce fut le premier grand pas vers la dictature.

Photo de garde : AFP – John McDougall
Johanna Luyssen 
Article tiré de Libération le 1er décembre 2017

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