Clémentine Autain – « Pour les députés de la majorité, la véritable opposition, c’est nous »

Clémentine Autain a été élue en juin 2017 députée de Seine-Saint-Denis sous l’étiquette de La France Insoumise. Pour Chronik, elle a accepté de revenir sur ses premiers mois de mandat, les relations de son groupe avec les autres composantes de l’hémicycle, ses priorités en tant que parlementaire, mais aussi sur quelques thèmes d’actualité qui touchent aux engagements qui sont les siens depuis de nombreuses années.

– Quelle est votre actualité en tant que députée ?
En ce moment c’est le CETA,
en ma qualité de membre de la commission des affaires internationales, et puisque l’on mène en tant que groupe une bataille contre celui-ci. Nous souhaitons que cette question soit invitée dans le cadre du débat législatif, puisqu’elle y a jusqu’à présent échappé, le Parlement n’ayant pas été sollicité ou, quand il l’avait été précédemment et avait manifesté son refus, n’avait pas pu empêcher le CETA de s’appliquer.

Le deuxième sujet qui me tient particulièrement à cœur est celui des universités, le projet de loi les concernant arrivant en débat dans l’hémicycle. Voilà les deux dossiers prioritaires qui sont actuellement les miens du point de vue de mon engagement parlementaire. En outre, cette, semaine nous auditionnons l’AFD (Agence française de développement), or je suis aussi très impliquée contre la baisse des budgets pour l’aide au développement. Et enfin, sur la reconnaissance d’un État palestinien.

– Vous avez été par le passé élue apparentée communiste : quelles sont les synergies qui existent entre votre groupe et celui de la « Gauche Démocrate et Républicaine » (GDR), qui rassemble les députés communistes ?
D’abord elles sont réelles, ces synergies, et essentielles face à Emmanuel Macron et la majorité de La République En Marche (LREM). On s’applaudit régulièrement d’un banc à l’autre de l’hémicycle. On a les mêmes critiques à porter envers ce gouvernement et, pour une large part, des propositions alternatives à lui opposer qui convergent. Par ailleurs, il y a des identités de groupes qui sont différentes, mais moi j’ai plutôt l’impression qu’on allie nos forces, de fait, face à la majorité.

Nous sommes dix-sept députés au sein du groupe de La France Insoumise, et même en ajoutant les parlementaires GDR, nous restons fort peu nombreux pour affronter cette majorité large. Et ce, alors même que dans le pays, on incarne un mouvement beaucoup plus massif. N’oublions pas que Jean-Luc Mélenchon a récolté 19,5 % des voix à l’élection présidentielle. D’où le fait que le système uninominal à deux tours s’avère assez insupportable pour des forces politiques comme les nôtres.

Le problème n’étant pas de faire entendre notre voix car je pense qu’on incarne la véritable alternative, on a même l’impression que les députés LREM instaurent le dialogue en priorité avec nous. D’ailleurs ils nous le disent, leur véritable opposition, c’est nous. Il faut dire que la droite est un peu démonétisée, par les mesures de cette majorité dont les ordonnances travail ou la suppression de l’ISF. Les idées de la droite sont de fait mises en œuvre par Emmanuel Macron. Nous, en revanche, n’avons pas besoin d’inventer des désaccords pour des raisons politiciennes.

– De quelle nature sont vos relations avec le groupe de la Nouvelle Gaucheanciennement socialiste ?
Disons que c’est un peu compliqué de les saisir. Ils ne sont pas très nombreux, et ils adoptent pourtant généralement trois positions de vote différentes (« pour », « contre », « abstention »). Donc c’est un peu difficile de savoir où ils habitent, et je crois qu’eux-mêmes ne le savent pas très bien. En même temps, leur position est difficile à l’Assemblée. Dès qu’ils prennent la parole pour contester, ils sont renvoyés à leur bilan. Tout en étant assez déboussolés et éclatés, ce qui n’aide pas pour incarner une opposition qui soit audible.

– Qu’avez-vous pensé, en tant que militante féministe, de la prise de parole d’Emmanuel Macron à l’occasion de la journée de lutte contre les violences faites aux femmes le 25 novembre ?
Je pense qu’il a tenu un discours solennel en posant des mots sur les violences faites aux femmes, qui sont franchement bienvenus. Évidemment il le fait suite à un mouvement de libération de la parole des femmes qui part de la société, mais en tout cas il n’est pas passé à côté. Pour autant, il ne suffit de poser des mots, il faut aussi des actes qui permettent de lutter concrètement contre ces violences. Et là, franchement, on n’y est pas, mais alors pas du tout.

Il annonce une enveloppe de 420 millions qu’il recoupe de manière transversale avec d’autres budgets qui n’ont parfois strictement rien à voir. Et quand bien même, c’est une goutte d’eau au regard des logiques d’austérité qui touchent les tribunaux, le lien social à travers le tissu associatif, tous les personnels qui peuvent accompagner les femmes, les hôpitaux… Il y a un décalage énorme entre la prise de parole d’Emmanuel Macron et son budget qui casse tout.

– Étiez-vous favorable à la création d’un ministère plein consacré à l’Égalité entre les femmes et les hommes ?
Bien sûr, on le demande depuis toujours.

– Quel est votre sentiment quant à l’action menée par Marlène Schiappa à la tête de son secrétariat d’État ?
Je crois qu’elle a des convictions sur ces sujets, je ne les remets pas en cause. Je pense aussi qu’elle a conscience des contradictions entre l’énoncé et les moyens.

– Vous avez participé à « L’émission politique » du 30 novembre, dont Jean-Luc Mélenchon était l’invité fil rouge, programme qui a fait couler beaucoup d’encre et qui a depuis inspiré à votre président de groupe l’idée d’un tribunal médiatique. Comment réagissez-vous à cette proposition et plus généralement au discours que Jean-Luc Mélenchon formule sur les médias ?
D’abord, il n’est pas question de tribunal, le mot était mal choisi, il s’est repris depuis et a employé l’expression de « conseil de déontologie. » Il s’agit simplement de dire qu’à un moment donné, tout n’est pas permis, tant il est vrai que l’émission de France 2 nous a énormément choqués. Trop c’est trop. La deuxième partie à laquelle j’ai participé était à certains égards pire encore que la première. Incroyable.

Quand j’évoque les attaques de Manuel Valls à mon propos, prétendant que j’ai noué des alliances avec les Frères musulmans, et que Léa Salamé me répond : « c’est une affaire personnelle », on est en plein délire !

Tellement outrancier qu’à un moment, cela suscite de fait une réflexion. Personnellement j’étais déjà excédée au sortir des deux heures de Jean-Luc Mélenchon, tout en me disant que ça ne valait pas la peine de s’énerver, ne serait-ce que pour les téléspectateurs. Il y a aussi comme un effet de sidération. Je me suis dit après que j’aurais dû calmement me lever et quitter le plateau, mais auquel cas je n’aurais sans doute pas dû y aller du tout, bref c’est très compliqué de savoir quelle attitude adopter. Quand j’évoque les attaques de Manuel Valls à mon propos, prétendant que j’ai noué des alliances avec les Frères musulmans, et que Léa Salamé me répond : « c’est une affaire personnelle », on est en plein délire !

Cependant, est-ce que j’ai été d’accord avec Jean-Luc Mélenchon à chaque fois qu’il a critiqué un média, je ne sais pas, probablement que non, mais sa position part d’une analyse de fond, que je partage. Je pense qu’il est sain d’entretenir un rapport critique aux médias, de mettre au jour les collusions qui peuvent exister, afin de savoir d’où ils parlent.

Pour ce qui est de cette idée d’un conseil de déontologie journalistique, pourquoi pas. Cela existe en Belgique. Il ne suffit pas d’en appeler à la bonne volonté des journalistes, je pense qu’une instance de régulation pourrait être utile. Et puis il s’agit aussi de lancer un pavé dans la mare après cette fameuse émission. Les Français en ont globalement marre de leurs médias, leurs questions, leur agenda, leurs buzz, leurs breaking news… Le décalage est quand même très grand.

Soizic Bonvarlet
Article tiré de Libération le 13 décembre 2017

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