Comment MSF peut affirmer que 730 enfants rohingyas ont été tués en Birmanie ?

Selon les enquêtes menées par l’ONG, au moins 6 700 personnes ont péri lors des violences commises par les autorités birmanes depuis le 25 août. 

«Au moins 9 000 Rohingyas sont morts au Myanmar [Birmanie, ndlr] dans l’Etat de Rakhine [Arakan] entre le 25 août et le 24 septembre. Au moins 6 700 d’entre eux ont été tués, dont 730 enfants de moins de cinq ans.» Jeudi matin, l’ONG Médecins sans frontières a publié un bilan estimé des violences menées contre la population par l’armée, la police et les milices civiles depuis le 25 août. Ce jour-là, après l’attaque de postes de police par un groupe de rebelles rohingyas, les forces de l’ordre birmanes déclenchaient une campagne de représailles d’une violence extrême contre les civils musulmans. En quelques semaines, 650 000 personnes ont fui vers le Bangladesh voisin. Les Nations unies ont qualifié ces opérations de «nettoyage ethnique», avec des «éléments de génocide».

Pourquoi s’agit-il d’un bilan estimé ?

Depuis le 25 août, l’accès du nord de l’Arakan, où ont eu lieu les violences, est fermé aux organisations internationales et aux journalistes. Et il est très difficile d’obtenir des informations sur place. En revanche, les réfugiés, massés dans des camps au Bangladesh tout près de la frontière, témoignent librement. C’est dans les camps que MSF a mené ses sondages sur la mortalité, qui portaient également sur la vaccination, les naissances ou la malnutrition. «C’est une méthodologie conventionnelle sur le terrain, destinée à mesurer le degré d’urgence,explique l’épidémiologiste Emmanuel Grellety. Six enquêtes différentes ont été menées dans plusieurs camps.» Les réfugiés étaient interrogés sur la mortalité dans leur famille entre le 27 mai et le 30 octobre. Les résultats font état d’un pic très élevé dans le mois qui a suivi, le 25 août : «Le taux de mortalité global dans les familles étudiées était de 8 000 à 10 000 personnes par jour, affirme le rapport. Si ce ratio est appliqué à la population totale arrivée depuis le 25 août dans les camps couverts par les études, il apparaît qu’entre 9 425 et 13 759 Rohingyas sont morts durant les 31 jours suivant le début des violences, dont au moins 1 000 enfants de moins de cinq ans.»

Quelles sont les causes des morts ?

Tous les réfugiés n’ont pas eu à déplorer des décès dans leur famille. Mais lorsque c’est le cas, les deux tiers ont pour motif la violenceParmi eux, «69% ont été causés par des tirs par balle, 9% par des brûlures mortelles, 5% par des tabassages. Parmi les enfants de moins de cinq ans, plus de 59% de ceux qui ont été tués durant cette période ont été tués par balle, 15% ont subi des brûlures mortelles, 7% ont été battus à mort et 2% tués par des explosions de mines».

Ces informations sont-elles fiables ?

Elles concordent avec les témoignages collectés par Libération, les autres médias et les différentes ONG auprès des réfugiés au Bangladesh et par les données satellites. Il ne s’agit malgré tout que d’une estimation et le bilan réel est probablement plus lourd encore. «Le taux de mortalité en question n’est représentatif que des gens qui ont eu la possibilité de fuir, et qui se trouvaient dans les camps couverts par l’étude,souligne Emmanuel Grellety. Et, forcément, on ne parle qu’aux survivants. Si des familles entières ont disparu, on ne peut pas le savoir.»

Est-ce possible que les témoignages soient inventés ?

«La distribution d’une famille ou d’une population ne s’invente pasaffirme l’épidémiologiste. Au niveau statistique, nous avons plein d’outils, comme le ratio par sexe ou la pyramide des âges, pour faire des vérifications croisées. Les informations sont toutes documentées, l’échantillonnage est large, et l’on retrouve de manière systématique les mêmes résultats d’une enquête à l’autre. Il y a très peu de chances de s’être trompés.» Les résultats de cette étude sont accablants pour le régime birman, qui continue à nier la réalité des massacres, des viols, des vols et des incendies volontaires rapportés par la population civile depuis trois mois. En novembre, l’armée birmane a publié les conclusions de sa propre enquête en Arakan. Elle y affirmait que «pas un coup de feu n’avait été tiré», et que «pas un innocent n’avait été tué». L’enquête de MSF vient une fois de plus contredire cette version, et rappeler que le retour des Rohingyas dans leur pays sera très difficile.

Photo de garde : REUTERS – Hannah Mckay
Laurence Defranoux
Article tiré de Libération  le 14 décembre 2017

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