2018 – Macron face à Macron

« J’ai fait en 2017… Je ferai en 2018. » Le président de la République a présenté hier soir ses premiers vœux. Il y a un an, personne ne l’imaginait à l’Élysée. Et cet été, nul ne le voyait en position solide. Or il est là, et son assise paraît stabilisée. Il aurait tort, pourtant, de pavoiser trop vite.

Il faut se rendre à l’évidence. Emmanuel Macron est président de la République, il détient tous les pouvoirs, et contrairement à ce qui avait été prédit après son élection, son assise politique n’a pas été contestée.

Sa position est plus robuste que celle de ses prédécesseurs au même moment de leur quinquennat. En décembre 1995 Jacques Chirac avait dû reculer devant d’énormes manifestations, en 2007 Nicolas Sarkozy s’était déconsidéré en affichant ses amours chez Mickey puis chez les pharaons, et dès janvier 2012 François Hollande s’était mis à labourer à droite après avoir semé à gauche.

Macron est là grâce à la chance, à son flair, et au suicide de ses adversaires qui ne savent pas par quel bout le contenir. La chance, c’est la conjoncture, que personne ne prévoyait. Une conjoncture économique qui lui donne quelques marges. Et un moment politique exceptionnel qui lui déblaie le terrain comme un tapis de bombes. Un jeu de massacre inédit qui l’a débarrassé des forces qui gouvernaient la France depuis presque soixante ans.

Une cuillerée de sociétal, une barrique de libéralisme

Retournons-nous un instant. L’ancien monde, effectivement, a été emporté. L’époque du PS et de la droite qui se passaient le pouvoir comme on transmet un relais paraît à des années-lumière. Or il y a juste un an, ce décor paraissait installé pour toujours.

Certes, Nicolas Sarkozy avait été pulvérisé dès le dimanche 20 novembre, et François Hollande avait déclaré forfait le jeudi 1er décembre, mais la relève avait l’air assurée. François Fillon était plus que favori, pour ainsi dire déjà élu, et Manuel Valls était appelé à s’emparer du flambeau au PS.

Au-delà d’un changement d’hommes, une alternance classique avait l’air sur les rails, et on a vu ce que l’on a vu. Un dégagisme de force 7 qui a réduit le Parti socialiste à un groupuscule, et la droite à pas grand-chose… Le flair d’Emmanuel Macron, c’est d’avoir pressenti « en même temps » la victoire de la droite et l’affolement des électeurs socialistes.

Il était clair, depuis les européennes, les municipales, les régionales, les départementales, que la droite allait retrouver l’Élysée, mais qu’elle était travaillée par des forces qui inquiétaient une bonne part des électeurs. Sur le plan économique et social, Macron s’est affiché en libéral pur sucre, mais en arrondissant un peu les angles. Sur les questions sociétales, il s’est démarqué de la tendance réactionnaire, incarnée par Fillon, Sens commun ou le Printemps français.

Une cuillerée de sociétal, une barrique de libéralisme, un affichage moderne pour une campagne à l’américaine, il est devenu le refuge de la droite modérée, de l’aile droite du PS, et des écologistes. Ce cocktail n’aurait pourtant pas suffi sans les immenses fautes politiques des deux partis au pouvoir jusque-là.

Le courant incarné par François Hollande a cru bon de s’abandonner à Manuel Valls, et il a connu le sort tragique de tous les partis sociaux-démocrates d’Europe tentés par le blairisme : l’évaporation pure et simple. Après avoir frôlé les 30 % au premier tour des élections de 2012, le candidat PS a plafonné à 6 % cinq ans plus tard, ce qui est vertigineux.

Quant à la droite française, elle est travaillée depuis soixante ans par deux courants différents, et elle a trouvé malin de marcher sur une seule jambe. Il y avait l’aile césariste, autoritaire et réactionnaire sur le plan sociétal, et le courant parlementariste, plus libéral et européen au niveau économique mais moins obnubilé par les questions comme l’IVG, le mariage universel, l’homosexualité, voire l’immigration. Le RPR et l’UDF en somme.

Or, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy conseillé par Patrick Buisson, les bonapartistes se sont convaincus qu’ils étaient la droite à eux tous seuls. Le résultat, c’est que la fraction « modérée », alors incarnée par le vieux Juppé, n’a pas résisté à l’appel du jeune Macron. Ainsi le PS, et l’UMP rebaptisée « Républicains », ont disparu du paysage, balayés par leurs bons soins…

« Chacun sa bonbonne et courage ! »

Ce phénomène d’auto-dislocation de la social-démocratie et de la droite ne s’est pas arrêté à l’élection présidentielle. Il s’est poursuivi ensuite, et il explique en bonne partie la forme hivernale du président élu en mai.

Réduit à un petit groupe parlementaire, le PS ne sait plus s’il existe encore. Il prépare son congrès en s’affirmant dans l’opposition mais en restant tenté par la majorité, tandis que les deux principaux candidats de sa primaire ont repris leur liberté.

L’ancien premier ministre Manuel Valls n’en finit plus de dériver vers la droite, et au-delà, en se servant du terrorisme pour cliver la société française. Et le candidat de 2017 Benoît Hamon espère créer un rassemblement entre les socialistes et La France insoumise.

À droite le naufrage continue. Il y a les macronistes officiels, les marcheurs officieux, les mi-chèvre mi-chou, les tentés par le FN, les nostalgiques des courants identitaires, et comme dirait Georges Brassens « chacun sa bonbonne et courage ! ».

Dans ce contexte, la victoire de Laurent Wauquiez prouve que l’appareil « républicain » n’a pas compris sa faute historique. La droite ne voit toujours pas que la ligne Buisson l’a conduite au désastre. La droite décomplexée ayant fait peur au point de propulser Macron, elle projette de se lâcher beaucoup plus dans l’espoir de récupérer les orphelins d’un Front national en crise…

Il faut enfin dire un mot du premier opposant, c’est-à-dire de La France insoumise. Elle a porté très haut la voix de la contestation. Trop haut peut-être en regard de son pouvoir d’influence.

Dans un premier temps, elle a contesté la légitimité de l’élection en mettant en avant le fort taux d’abstention. L’observation était juste, mais elle touchait tous les partis et lui-même en premier.

Et pour que cette remise en cause puisse affaiblir le nouveau président, il aurait fallu que la rue suive. Qu’elle fasse preuve d’une participation plus puissante que celle des urnes. Ça n’a pas été le cas, et l’échec de cette réponse immédiate aux réformes de l’été a confirmé le résultat du printemps. En annonçant en juillet un déferlement qui ne s’est pas produit, Jean-Luc Mélenchon a donné de l’air et du temps au vainqueur du mois de mai.

Une botte secrète

Le bilan désastreux des anciens partis de gouvernement, et l’échec d’une opposition qui pariait sur la fragilité du nouveau pouvoir, ne suffisent pourtant pas à expliquer à eux seuls l’essor d’Emmanuel Macron, et sa consolidation.

Il faut rendre à César ce qui est à César, et reconnaître à celui qu’on a surnommé Jupiter un vrai talent pour sentir la société française, et l’exprimer jusque dans ses contradictions. Il a fait preuve d’une capacité à passer entre les gouttes pour se frayer un chemin. Cette habileté n’est pourtant pas une garantie tous risques. Elle l’a mis à l’abri pour l’immédiat, mais ne le dispensera pas d’un rendez-vous avec lui-même.

Depuis son élection, les « maladresses » du président sont devenues des atouts. Ses bévues sont multiples et célèbres, mais il n’en a pas souffert. Depuis le renvoi du chef d’état-major des armées jusqu’à l’affaire des « fainéants », de la mise à l’index de l’audiovisuel public à l’organisation d’une émission de convenance avec Laurent Delahousse, de la réception emphatique de Donald Trump à ses variations sur l’écologie, elles ont souvent révélé une certaine brutalité, et même parfois, pour un moderne affiché, la résurgence de pratiques d’un autre siècle.

Ces dérapages ont été critiqués, mais n’ont pas provoqué les mobilisations que le terme « droit dans ses bottes » avait par exemple suscitées pour Alain Juppé. C’est que Macron, jusqu’à nouvel ordre, dispose aussi d’une botte, mais d’une botte secrète qu’il utilise à longueur de discours.

Dans le récit qu’il répète à n’en plus finir, et que ses partisans reprennent, il ne serait qu’un homme, avec ses limites et ses faiblesses, mais contrairement à ses prédécesseurs, il ferait ce qu’il a promis. Sa parole, même hasardeuse et mal calibrée, aurait l’autorité de la chose écrite avant les élections, et paraphée par le peuple. Il serait à la fois autoritaire et soumis. Intransigeant sur son cap et sa fonction, mais fidèle à ses engagements.

Pour l’immédiat, cet argument est ravageur même s’il est en partie préfabriqué. Il confère à son inventeur l’aura du courage, de l’autorité et de la capacité à provoquer des changements, et tant pis si certaines de ses propositions chocs pour 2018 sont le fruit de sa toute-puissance plutôt que de ses annonces de candidat. D’où sort par exemple sa réforme de l’audiovisuel public sinon de son improvisation ?

Mais c’est ainsi pour cette séquence. Il est admis que le « nouveau monde » serait incarné par le président dès lors qu’il applique sans faille la feuille de route présentée aux Français.

C’est le sésame du moment. Avec lui, le locataire de l’Élysée se sent pousser des ailes de propriétaire. Il peut annoncer des contrôles accrus pour les chômeurs, organiser ou tolérer la chasse aux immigrants, offrir au Medef des facilités pour les licenciements, la question n’est plus de savoir si ce remède est un bien ou un poison, elle se réduit à un mot magique : il l’a dit pendant sa campagne.

Et c’est vrai le plus souvent : il l’a dit, de la réforme du code du travail par ordonnances, à celle de la formation professionnelle. Il l’a dit et plus personne ne peut l’ignorer. Le slogan circule partout, il devient « la vérité », se répand à longueur d’émissions, et définit l’état de la France : « Puisqu’il fait ce qu’il a dit, c’est la preuve que la France bouge… ». Un vrai passeport diplomatique, qui échappe à tous les contrôles, et d’abord à celui du douanier-opposition…

Un vieux fruit dans son bocal ?

L’atout d’Emmanuel Macron, c’est qu’il dispose d’un peu de temps et qu’il est bel et bien « le maître des horloges ». Contrairement à ce que prédisaient ses adversaires, son pouvoir n’est soumis à aucun état d’urgence. Il peut dérouler son programme et conforter ainsi son image de réformateur.

Son handicap, c’est que l’argument du « je fais ce que j’ai dit » finira par s’affaiblir, et que l’enjeu ne sera pas, l’année prochaine ou dans deux ans, de comparer ce qu’il fait pendant son mandat à ce qu’il disait pendant sa campagne, mais de confronter ses réformes à leurs résultats. Et là, le mirage a quelques chances de s’estomper.

On veut bien qu’il ait assoupli le code du travail et que les Français lui aient donné mandat en « l’Élysant ».

Mais qu’en sera-t-il si le résultat est le même que dans tous les pays qui l’ont déjà mis en œuvre ? Si le chômage baisse dans la statistique mais que les petits boulots de misère se multiplient, que les retraités soient obligés de s’y soumettre pour survivre, si la richesse des uns continue de s’accumuler et la pauvreté des autres de se multiplier ?

Qu’en sera-t-il si, à force de tensions et d’inégalités, la rage publique réalimente les thématiques identitaires qui sévissent dans toute l’Europe ? Qu’en sera-t-il si après avoir mis en place la nouvelle France dérégulée appelée par le Medef, et que la droite politique n’osait même pas espérer, le président jeune et moderne oublie qu’il avait aussi promis une réforme des institutions avec notamment l’instillation d’une part de proportionnelle aux élections législatives ?

Qu’en sera-t-il si le lien entre le pouvoir politique et la justice n’est pas enfin tranché, ou au moins redéfini, alors que l’affaire Urvoas vient de rappeler que le système actuel ne garantit rien du tout ? Qu’en sera-t-il si, face aux mécontentements, le président de la République se confit comme un vieux fruit dans son bocal élyséen ?

Alors il arrivera ce qui s’est passé pour ses prédécesseurs : la décomposition du pouvoir et l’échec des rendez-vous intercalaires, un à un. Et ils ne sont pas loin, ces rendez-vous ! Les européennes et leur vote épidermique, en 2019. Les municipales et leur dimension locale à l’avantage des partis installés, en 2020.

Bonne année, M. le Président, puisque la conjoncture vous est propice en ce début 2018. Mais soyez sûr que le temps des mots et de la communication est à présent dépassé. Vous n’êtes plus face à l’opposition qui se dévore elle-même, comme l’Héautontimorouménos de Charles Baudelaire, mais face à vous-même. Or la com’ n’est que du vent, et ce qui vaut dans la vie quotidienne est encore plus vrai en politique : « Qui sème le vent… »

Hubert Huertas
Article tiré de Mediapart . le 1er janvier 2018

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