Paul Bouffartigue – « Le travail ne disparaît pas, il se transforme, il est dissimulé… »

« Notre tribune évoque le lien entre d’un côté, l’intensification du travail et de l’autre, la montée du stress, du burn-out, du suicide au travail, des troubles socio-psychiques et autres atteintes à la santé… » Paul Bouffartigue, sociologue au Lest (AMU et CNRS), détaille la tribune lancée dans Médiapart

Qui est à l’initiative de la tribune « Nombre d’emplois disparaissent, mais que devient le travail ? » parue dans Mediapart ?
En grosse partie, des sociologues qui interviennent dans La nouvelle revue du travail. Le postulat est que « Rien n’est inéluctable quand on parle destructions d’emplois » étant donné que « Ces emplois sont détruits parce que priorité est donnée à la valorisation des capitaux investis dans les entreprises ou au remboursement d’une dette sociale qu’alimentent ces destructions d’emplois et d’une dette publique sans cesse nourrie par les baisses d’impôts pour les plus riches, ainsi que par l’évasion fiscale ». On peut avoir bien plus de signataires. Libération ou Le Monde ont du mal à la publier, vu leurs actionnaires…

Ce texte arrive dans un contexte particulièrement libéral…
Ce n’est pas lié qu’à la politique gouvernementale. Depuis des années, on assiste au problème de l’emploi qui occulte totalement le travail et les conditions de travail. La question du volume de l’emploi recouvre celle de la qualité du travail. D’autre part, il y a une montée en puissance de la numérisation et de la robotisation qui sont une réelle menace de l’emploi. Parmi les nombreux cas, la tribune mentionne la Société Générale « qui annonce la suppression d’ici 2020 de 3 450 emplois en France en raison de la concurrence qui l’obligerait à adapter ses effectifs et des nouvelles technologies »… L’emploi, de plus en plus flexible apparaît de plus en plus clairement, comme la variable d’ajustement favorite du patronat français dans un contexte où « l’abaissement du coût du travail » est devenu une pratique habituelle, voire une norme gestionnaire, dans la course à la rentabilité toujours plus grande du capital.

Que devient alors le travail ?
Il y a nécessité de la prégnance du débat sur la robotisation et la numérisation, car le travail ne disparaît pas, il se transforme, il
est dissimulé. Le texte dit : « C’est un vaste mouvement d’invisibilisation de toute une partie du travail qui est la contrepartie cachée de bien des destructions d’emplois et baisses de coût de production qu’elles visent ». Pour ne prendre que ce secteur, aucun service public basé sur un mode de gestion privé, sur l’évaluation quantitative de l’activité et traversé par de nouvelles techniques, n’échappe à cette tendance.

D’où les retombées sur les risques psycho-sociaux ?
La tribune évoque le lien entre intensification du travail et montée du stress, burn out, suicide au travail, troubles socio-psychiques et autres atteintes à la santé. Je reprends la formule de mon ami Yves Clot : « Sur-travail et sous-emploi ». Ce sont les deux faces de la condition salariale. Les deux phénomènes vont de pair, chômage précarisation de masse et fortification du travail avec l’idéologie néo-libérale qui tend à construire un individu responsable de son propre sort, dans la privation d’emploi ou dans le travail. Avec une souffrance de masse qui est plus pathogène chez les chômeurs. Mais les ravages sont des deux côtés d’où la nécessité de construire des convergences.

La politique d’Emmanuel Macron aggrave cette situation ?
Macron poursuit la politique d’austérité en supprimant 250 000 emplois aidés dans des activités qui relevaient du service public, que les associations assuraient pourtant. De plus, ses ordonnances flexibilisent le travail pour développer l’emploi, alors que nulle part ça ne marche à part pour développer l’emploi précaire. C’est le modèle anglo-saxon…

Comment arriver à lutter ?
D’abord, c’est clairement le Medef qui gouverne aujourd’hui et le mouvement social est anesthésié par la série de coups et les défaites. Cette mémoire de l’échec, démobilise. Il faudrait un rapport de force difficile à imaginer encore…

Houda Benallal
Article tiré de la Marseillaise  le 4 janvier 2017

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