Christophe Ramaux – «Le gouvernement est dans la diversion permanente, il détourne l’attention des vrais enjeux »

Entretien avec Christophe Ramaux, économiste atterré et maitre de conférences

Le gouvernement préfère pointer les autres du doigt plutôt que de réfléchir à une politique macroéconomique efficace pour enrayer le chômage.

Emmanuel Macron promet une nouvelle baisse des charges pour les entreprises. Quel effet cette baisse va-t-elle avoir sur l’emploi ?

Christophe Ramaux. Ce n’est pas la bonne stratégie. Les études montrent que les allégements généraux sur les bas salaires améliorent peu la compétitivité, puisque cela bénéficie massivement à des entreprises qui ne sont pas exportatrices. On crée des effets d’aubaine, c’est-à-dire des sommes dont les entreprises n’ont pas besoin pour maintenir ou créer de l’emploi. Elles pourront donc augmenter les dividendes, les hautes rémunérations des cadres dirigeants mais cela ne bénéficiera absolument pas à l’emploi. Le gouvernement s’inscrit dans une logique de déflation interne, de course à la compétitivité par l’abaissement des coûts salariaux. À l’échelle européenne, tous les pays se livrent à ce genre de politique ; c’est une spirale par le bas qui nous entraîne.

Qu’est-ce que vous proposez de faire alors ?

Christophe Ramaux. Il faudrait lancer un vaste plan de relance en France et dans l’Union européenne pour le logement, la transition énergétique, la santé, l’éducation, etc. Il y a d’immenses besoins sociaux, et de fortes inégalités contre lesquelles il faut lutter. L’Union européenne fait trop d’austérité, alors qu’elle a un excédent commercial ! Elle a les moyens de mettre en place une autre politique économique.

Pour faire baisser le chômage, le gouvernement entend durcir le contrôle des chômeurs. Qu’en pensez-vous ?

Christophe Ramaux. C’est proprement indécent. On accuse les chômeurs en laissant entendre que, s’il y a du chômage, c’est parce qu’ils le veulent bien. La mesure est mesquine car l’écrasante majorité d’entre eux n’aspire qu’à une seule chose : travailler ; pour des raisons financières mais aussi de dignité. Le chômage résulte d’une responsabilité sociale, de la responsabilité gouvernementale. Il est inconvenant de transférer le poids de cette faute sur les épaules des chômeurs.

Nous avons un problème de création d’emplois qui dépend de la politique macroéconomique du gouvernement. Il faut insister là-dessus : le gouvernement est dans la diversion permanente ; il détourne l’attention des vrais enjeux. Par ailleurs, ces mesures vont inciter les chômeurs à accepter des emplois précaires. Le projet libéral du gouvernement repose sur l’idée qu’on ne peut plus offrir le plein-emploi, et que la seule chose que la société puisse viser, c’est de contraindre les gens à accepter des miettes de travail. Et en effet, sur le papier, si vous obligez tous les chômeurs à travailler deux ou trois heures par semaine, vous n’avez plus de chômage…

Un important volet des réformes concerne la formation professionnelle. Comment faire pour qu’elle soit un outil efficace pour lutter contre le chômage ?

Christophe Ramaux. Il faudrait commencer par réhabiliter l’enseignement professionnel, qui a mauvaise réputation. En France, nous vivons dans un système élitiste qui n’a rien de républicain, où l’on a tendance à dévaloriser, voire mépriser les filières professionnelles, les métiers manuels, et personne ne peut s’en satisfaire. C’est aussi lié à des modes de gestion des entreprises, qui sont marqués par la financiarisation, et par un management trop souvent autocrate, où le travailleur n’est pas respecté ni valorisé. On est dans une spirale négative, où l’entreprise ne rend pas l’emploi manuel attrayant. Pour cela au moins, on pourrait prendre exemple sur l’Allemagne : quand un enfant obtient un poste d’ouvrier, sa famille le fête, elle en est fière. Ce n’est pas le cas en France.

Il y a donc bien un problème de formation, mais gare à laisser entendre que ce soit la priorité. Finalement, on nous chante toujours la même petite musique : s’il y a du chômage, ce n’est pas en raison du manque d’emplois mais parce que les chômeurs ne seraient pas assez formés. Encore une fois, on fait de la diversion en prenant d’autres cibles, et cela ne fait que déstabiliser le tissu social.

Entretien réalisé par Audrey Paillasse
Article tiré de l’Humanité  le 4 janvier 2018

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