La France insoumise entretient son vivier pour gouverner un jour

Malgré une échéance institutionnelle encore lointaine, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon continue de faire vivre un groupe de hauts fonctionnaires qui prendraient des responsabilités en cas d’alternance, en complément du groupe d’élus à l’Assemblée nationale.

Ils sont 16 +1. Seize députés – sept femmes et neuf hommes –, plus Jean-Luc Mélenchon, incontournable président du groupe et, surtout, ancien candidat à l’élection présidentielle, à incarner La France insoumise. Depuis juin 2017, ils forment cette équipe de choc, sorte de task force suractive à l’Assemblée nationale mais aussi dans la rue, pour porter la parole du programme l’Avenir en commun et contrer la politique d’Emmanuel Macron, désigné « président des riches » depuis le début de son mandat.

Ils reprennent le combat législatif en ce mois de janvier pour porter le fer contre les textes du gouvernement. La difficulté ? Tenir chaque bout, endurer la distance sur tous les fronts, faire du politique et du législatif en même temps, s’opposer et proposer à la fois. Pas simple pour un si petit groupe parlementaire, sans grands moyens humains. En plus des assistants attachés à chaque député, il compte 10 collaborateurs dont 7 spécialisés sur les différentes commissions.

Pour La France insoumise, en complément de la bataille politique au jour le jour, l’enjeu réside aussi dans le long terme : montrer la capacité de ses élues et élus à faire le job, celui d’élaborer un chemin alternatif pour la France et d’assumer les plus hautes responsabilités le moment venu. Lequel est encore loin constitutionnellement parlant.

Tel un mantra, le discours a été martelé cet automne, au début du mouvement social contre les ordonnances réformant le code du travail : l’objectif est – et reste – la prise du pouvoir, quel que soit le calendrier. Et donc les responsables de La France insoumise doivent être prêts à toute éventualité pour intégrer qui Matignon, qui les principaux ministères, qui enfin les grandes directions de l’administration.

Mais 16 + 1 accompagnés de quelques jeunes collaborateurs, dont c’est pour l’immense majorité la première expérience dans ces sphères du pouvoir, ne font pas un gouvernement. L’équation ne permet pas de diriger un pays. C’est la réflexion à laquelle s’était livré le député de la Somme François Ruffin, dans une vidéo diffusée juste avant la convention de la FI à Clermont-Ferrand fin novembre 2017. Il y confiait, tel un lanceur de pavé dans la marre : « J’éprouve un certain vertige à l’idée qu’on puisse détenir le pouvoir. » Il ajoutait : « Aujourd’hui, la France insoumise peut être reconnue comme la force d’opposition, et en même temps, je ne suis pas sûr que les gens nous donnent les clés du pays volontiers, pour le gouverner. »

Pour la première fois, un élu appartenant au groupe de La France insoumise remet en cause ce que martèle l’état-major depuis des mois. Rapidement, Jean-Luc Mélenchon recadre son camarade, assurant sans ciller que, oui, son mouvement a cette capacité à gouverner. Sur France 2, une semaine plus tard, le député de Marseille veut rassurer sa base, sans se fâcher avec François Ruffin : « C’est magnifique de sa part, ça prouve qu’il n’a pas le melon. Je respecte cette modestie, je la trouve intéressante. » Il complète : « [François Ruffin] dit qu’il est en train de passer d’une culture minoritaire et protestataire à la conscience du fait qu’il s’agit de gouverner. […] Je le rassure : s’il fallait gouverner demain matin, je saurais le faire avec mes amis. »

Qui sont donc les amis dont parle Jean-Luc Mélenchon, ceux qui sauront gouverner selon lui ? Les députés, bien évidemment, qui se frottent depuis juin dernier à l’élaboration des lois. Quelques cadres de La France insoumise, dont Charlotte Girard, maîtresse de conférences en droit public et responsable du programme du mouvement. Ou Manuel Bompard, organisateur de la FI et docteur en mathématiques.

Il y a aussi, et surtout, celles et ceux cachés derrière des pseudos, au moins durant la campagne, hauts fonctionnaires qui connaissent les rouages de l’administration et qui pourraient devenir les chevilles ouvrières nécessaires si la FI arrivait au pouvoir. Des personnes qui ont participé à l’élaboration du programme et qui, dans l’ombre, continuent de rédiger des notes ou de souffler des conseils à l’oreille des élus. Un certain nombre apparaît dans l’émission de plus de 5 heures consacrée au chiffrage et diffusée par La France insoumise sur Youtube en février 2017.

On y a ainsi vu Marie Agam-Ferrier qui, certes aujourd’hui à la retraite, fut administratrice civile, chef de service à la direction générale de l’administration et de la fonction publique au début des années 2000 et a occupé différents postes à responsabilité au sein du ministère du travail.

Elle y côtoie Bernard Pignerol, énarque, tête de pont de ces hauts fonctionnaires. Il se qualifie lui-même de « conseiller spécial » de Jean-Luc Mélenchon. L’utilité de cette caste, pourtant si décriée par La France insoumise comme faisant partie du système tant dénoncé : « Les experts, comme les économistes par exemple, ont un petit défaut, ils ne savent pas ce qu’est une note pour un ministre. Pour ma part, dès la campagne, je rédigeais des notes condensées, utiles pour la parole publique. »

Selon lui, se référant à une parole de François Mitterrand, 300 personnes suffisent pour gouverner un pays. Encore faut-il les trouver pour faire fonctionner un cabinet ministériel ou être la courroie de transmission à la tête des administrations. « Au sein de celles-ci, il y a un travail de détection qui se fait déjà, assure-t-il, pour que les capitaines remplacent les colonels. »

« Article 15 », un groupe d’une centaine de hauts fonctionnaires prêts à gouverner

Le jour venu, il compte sur la force d’attraction du programme, œuvrant pour le bien commun, pour réunir assez de bonnes volontés loyales. Charlotte Girard veut croire que la mobilisation de hauts fonctionnaires ne rencontrerait pas trop de résistance car « ce sont des gens qui ont le sens du service ». Elle concède que le mouvement doit avoir « une maîtrise minimale de la structure de l’État, ce qui a été pris en compte dans la construction du programme » où la question de la planification – notamment sur l’écologie et la transformation de l’économie – est centrale.

Le cœur du dispositif : un groupe nommé « Article 15 », en référence à celui de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui indique que « la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ». L’entité, à géométrie variable, discute et échange via un groupe de discussion de la messagerie cryptée Telegram lancée au début de la campagne pour la présidentielle. Le groupe, certes moins actif depuis les élections, continue néanmoins de fonctionner avec 100 à 120 contributeurs.

Noam (pseudonyme) est l’un des membres de ce groupe. La trentaine, haut fonctionnaire au ministère des affaires sociales, il a participé à l’élaboration du volet protection sociale de l’Avenir en commun. « Dans ce collectif, on a même des gens qui travaillent à Bercy, au ministère de l’économie », assure-t-il. Une vingtaine de magistrats, policiers et militaires, dont certains en activité, y sont aussi présents, affirme Bernard Pignerol.

Comme ses camarades, Noam est intervenu sur les livrets, ces chapitres thématiques du programme : « Dans ce groupe de hauts fonctionnaires, nous avons effectué un gros travail de fond avec la rédaction de fiches programmatiques avec d’autres personnes impliquées. Notre rôle était surtout de mettre en forme et de synthétiser. » Il explique son rôle : « Par exemple, sur les retraites, j’ai écrit deux-trois pages sur le sujet pour l’expliciter et argumenter. » Suivre les sujets, et conseiller au coup par coup en fonction des besoins et de l’actualité.

François Pirenne (pseudonyme), haut fonctionnaire spécialiste des questions de sécurité et de renseignement, comme il se présente lui-même, décrit un fonctionnement analogue durant la campagne : « J’ai intégré le groupe animé par Bernard Pignerol, pas forcément pour travailler sur le programme dans ce cadre. Mais j’ai rédigé régulièrement des notes. Par exemple, quand le policier a été assassiné sur les Champs-Élysées en avril 2017, j’ai vu avec Jean-Luc Mélenchon les bons mots à utiliser en réaction. »

Aujourd’hui, le travail est moins quotidien, mais demeure, en soutien de l’action politique publique. « Pendant la discussion du projet de loi sur la sécurité, il y a eu un va-et-vient continuel entre les parlementaires et les hauts fonctionnaires experts de la question à travers des notes et des conseils », relate François Pirenne.

Même fonctionnement lors du débat sur le budget de l’État à l’automne : « Le contre-budget présenté par la FI émane de différents documents issus de la campagne présidentielle. Mais nous avons participé au décodage du projet de Macron, apporté des éléments macroéconomiques déjà préparés et non publiés », assure Mathieu (pseudonyme), jeune haut fonctionnaire et polytechnicien. Une quinzaine de ses pairs a travaillé ainsi avant que leurs éléments soient validés – ou non – par les députés.

L’urgence, pour ces soutiens de l’ombre, a été de collaborer rapidement avec les assistants parlementaires dès la formation de la nouvelle Assemblée nationale. « Le travail était fait en amont, fournir du matériau, des clés de lecture. » Il reconnaît que les équipes se sont aujourd’hui professionnalisées. Elles abonderont le vivier des gens capables d’intégrer des équipes ministérielles.

Pour Mathieu, qui aujourd’hui encore ne souhaite pas dévoiler son identité, être en soutien à La France insoumise demeure plus difficile que s’il était allié à un autre mouvement : « Nous contribuons encore un peu plus secrètement que pour d’autres partis parce que nos chefs sont plutôt proches du pouvoir », dit-il. Noam ne souhaite pas diffuser au-delà d’un petit cercle de collègues sa position au sein de la FI. « Mais j’apprends mon métier en attendant. » Pour le moment venu…

Recruter les personnes clés pour animer le pouvoir

Ce « moment venu », après la défaite de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle, chacun continue d’y penser, tant est ancrée l’idée que la victoire était à portée de main et que l’assise du président Macron est faible dans la société« Si on arrive au pouvoir, nous n’aurons pas de problème pour amener la quinzaine de personnes clés pour faire fonctionner les cabinets ministériels », estime Noam. À savoir : les directeurs et chefs de cabinets, pivots incontournables d’un fonctionnement efficace de la machine gouvernementale.

Cela peut paraître peu. Et ne suffira pas. Même si la structure gouvernementale envisagée devra être légère et nouvelle. « L’idée est d’avoir un pouvoir resserré, 15 à 17 ministres au plus, avec une trentaine de hauts-commissaires qui auront la mission de mettre en place la politique élaborée dans les livrets du programme », résume Bernard Pignerol.

Certains seront aussi issus du groupe des rapporteurs du programme, une trentaine de personnes dont quelques énarques Sciences Po, ainsi que de l’espace politique qui regroupe des militants – et parfois élus – expérimentés.

À cela, il convient d’ajouter le besoin de l’appui des préfets, hauts fonctionnaires incontournables pour rendre effective la politique étatique. « Il faudra trouver des préfets France insoumise compatibles, reconnaît François Pirenne. Cette haute fonction publique, œuvrant notamment sur la sécurité a été transformée en chien de garde du libéralisme. Depuis des années, ils se sont embourgeoisés. »

Mais il n’y voit cependant pas un mur trop haut à franchir, malgré les divergences idéologiques. « Il faut compter sur un effet d’entraînement de la technostructure et du souffle républicain dans les institutions. » Selon lui, la question de l’administration de la police et du renseignement ne sera néanmoins pas facile à régler, il faudra beaucoup de pédagogie pour faire accepter une nouvelle doctrine, par ailleurs encore en construction. Rien ne presse, il reste plus de quatre ans avant la prochaine élection présidentielle.

Manuel Jardinaud
Article tiré de Mediapart . le 10 janvier 2018

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