Témoignage de Pierre, accompagnateur en montagne : « Nous ne sommes pas des passeurs »

A la différence des guides de haute montagne, qui encadrent l’alpinisme, l’escalade ou le ski, l’activité des accompagnateurs en montagne se concentre sur la randonnée pédestre en été et en raquette l’hiver. Ils transmettent des connaissances sur le milieu montagnard, la faune, la flore, le patrimoine et l’histoire des territoires parcourus. Pierre (1), qui a préféré conserver l’anonymat, est accompagnateur en montagne depuis une dizaine d’années dans le Sud-Est de la France et habite dans le Briançonnais, dans le département des Hautes-Alpes. Il explique comment s’organise l’aide aux migrants qui traversent, au péril de leur vie, les cols de l’Echelle ou de Montgenèvre pour rallier la France.

Depuis deux ans, les habitants du Briançonnais se mobilisent pour accueillir les migrants et dénoncer la politique migratoire aux frontières dans les Alpes, comme nous en avons rendu compte dans Alternatives Economiques. Que se passe-t-il plus précisément dans la montagne ?

Dans la région de Briançon, deux cols situés à la frontière franco-italienne sont aujourd’hui des points de passage pour les migrants : le col de l’Echelle, à 1 760 mètres d’altitude, et le col de Montgenèvre, à 1 850 mètres d’altitude.

Ces cols ont toujours été des passages. Les dernières années, une personne passait de temps en temps. Le nombre de passages s’est accru à l’hiver 2015-2016 et surtout au printemps 2016. C’est à ce moment-là qu’est passé un migrant, du nom de Mamadou Ba. Après une nuit passée dans la neige, il souffrait de très graves gelures et a dû se faire amputer partiellement chacun des pieds. L’histoire de Mamadou Ba a secoué les esprits ici. Nous nous sommes réunis à quelques-uns pour voir ce que nous pouvions faire pour éviter de retrouver des cadavres dans la montagne au printemps, au moment du dégel. Ça, c’était il y a un an et demi.

C’est comme ça que nous avons décidé, à l’hiver 2016-2017, l’an dernier, d’organiser des maraudes tous les soirs : aller au col de l’Echelle et porter secours à d’éventuelles personnes qui s’y trouveraient et seraient en danger. Et ce, de manière informelle. A ce jour, nous n’avons pas créé d’association.

A l’époque, nous n’en avons pas parlé publiquement. Nous nous sommes organisés et des gens sont montés tous les soirs. Cela a permis de sauver la vie de plusieurs personnes qui étaient en hypothermie ou avaient des gelures nécessitant une prise en charge rapide.

Cette situation de mise en danger est le résultat de la politique menée par le gouvernement. Les contrôles aux frontières, qui avaient été supprimés, ont été réinstaurés en novembre 2015, après les attentats de novembre, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Or ces contrôles sont utilisés à l’encontre des migrants qui viennent en France demander l’asile. Les gens qui passent essaient de contourner les points de contrôle pour éviter de se faire prendre. Et se mettent en danger.

Mohamed, Ibrahim et Soumaya, migrants, reprennent des forces au refuge après avoir réussi la traversée du col de l’Echelle, le 6 décembre 2017. ©Stefano De Luigi/VII/REDUX-REA

 

Qu’est-ce qui a changé cette année par rapport à l’an dernier ?

D’abord le nombre de passages a explosé cet été. 2 500 personnes ont été accueillies à Briançon entre juillet et novembre 2017. Le flux, même s’il a un peu ralenti avec l’hiver, reste conséquent.

Ensuite les conditions météorologiques. Il y a eu dès le début beaucoup plus de neige cette année. En quantité et en jours de neige. Dès le mois de décembre, entre un mètre et un mètre cinquante de neige est tombé, alors que l’an dernier, il n’avait pas neigé jusqu’à fin janvier. Et il neige tous les trois jours. C’est exceptionnel selon Météo France.

La neige arrivant, la route au col de l’Echelle a été fermée. Les Italiens ont aussi fait de la sensibilisation aux dangers de la montagne de l’autre côté de la frontière. En conséquence, une grande partie du flux s’est reportée du col de l’Echelle vers le col de Montgenèvre où la route est ouverte même s’il y a un contrôle à éviter. La majorité des personnes arrive donc par Montgenèvre. Cela représente entre cinq et dix personnes par jour. Au col de l’Echelle, il y a moins de passage, mais il y a régulièrement du monde : il y avait par exemple huit personnes le jour de Noël. Mais il n’y a pas forcément du passage tous les soirs. Par comparaison, cet été, il a pu y avoir jusqu’à 30 personnes qui passaient à l’Echelle en un jour (voir interview Anne Chavanne).

Cet hiver, nous organisons donc aussi des maraudes au col de Montgenèvre. La différence étant que, pour aller à l’Echelle, il faut des compétences en montagne l’hiver. Au col de Montgenèvre, tout le monde peut y aller : la route est ouverte à la circulation, même sous la neige. Nous allons toujours en binôme aux maraudes, afin d’éviter le risque de suraccident, c’est-à-dire que les gens venus pour aider en cas de problème se retrouvent eux aussi coincés.

Vous mentionnez les bénévoles italiens. C’est aussi une différence avec l’an dernier ?

Oui, ils sont maintenant mobilisés même s’ils ont mis quelque temps à s’organiser. Des collectifs font de la prévention à la gare de Bardonecchia, la dernière gare côté italien avant le col de l’Echelle. Ils préviennent les migrants des dangers de la montagne et essaient de les dissuader de se rendre au col de l’Echelle, qui est un passage dangereux avec la neige. Cela a aussi contribué à faire baisser les flux.

Ensuite, toujours côté italien, le secours en montagne garde un œil. A la différence des secours en montagne français, il s’agit de bénévoles. Soit ils vont les chercher eux-mêmes, soit ils préviennent les secours français, qui sont soit des CRS de montagne soit la gendarmerie de haute montagne, c’est-à-dire des militaires.

Le col de l’Echelle, traces de pas de migrants, le 4 décembre 2017. ©Stefano De Luigi/VII/REDUX-REA

 

Quelles relations avez-vous avec les secours en montagne français ?

Nous avons des contacts officieux, et cela se passe plutôt bien. Les secours sont assurés par les CRS et le PGHM, le peloton de gendarmerie de haute montagne, en alternance d’une semaine sur l’autre. Ils sont dans une situation inconfortable : leurs collègues sont là pour récupérer les migrants et les renvoyer de l’autre côté de la frontière, alors qu’eux sont là pour porter secours à toute personne en danger dans la montagne. Ils ont malgré tout la double casquette : celle de gendarme et celle de secouriste.

A l’intérieur des forces de l’ordre, certains nous présentent comme des passeurs. Nous avons pris contact avec les responsables du secours en montagne ici et leur avons expliqué ce que nous faisons, c’est-à-dire de la veille. Nous ne sommes donc ni des passeurs, ni là pour les remplacer dans leur mission de secours. Nous n’hésitons d’ailleurs pas à les appeler en cas de besoin.

Comment est organisé le contrôle aux frontières des migrants dans la montagne ?

A l’automne, il y a eu énormément de présence policière et militaire au col de l’Echelle. Les chasseurs alpins ont été envoyés dans le cadre de l’opération Sentinelle de lutte contre le terrorisme. Historiquement, il s’agit de militaires de montagne, mais aujourd’hui, ce sont des troupes militaires d’élite qui vont sur les terrains les plus dangereux, au Mali ou en Afghanistan. Ils ont été le pendant des légionnaires envoyés dans la vallée de la Roya. Dans le cadre de Sentinelle, les chasseurs alpins n’ont pas le droit d’interpeller ni de bloquer les migrants, seulement de surveiller. C’est-à-dire d’observer tous les cols et tous les sentiers, avec des fusils d’assaut et des jumelles infrarouge.

Les migrants qui arrivent ici ont voyagé au minimum pendant six à huit mois, et souvent des années, dans des conditions terribles où ils ont été traqués par tout ce qui porte un uniforme. Voir des militaires leur fait très peur. Et pour leur échapper, ils mettent souvent en danger leur vie.

Le col de l’Echelle est la voie la plus empruntée par les migrants en hiver. ©Stefano De Luigi/VII/REDUX-REA

Aujourd’hui, cette présence militaire a un peu diminué, peut-être aussi grâce à la médiatisation. Mais à l’automne, il pouvait y avoir des soirées où trois groupes de gendarmes différents se relayaient au col de l’Echelle et traquaient les migrants, avec leurs gros spots lumineux de chaque côté de leur fourgon, en roulant très lentement. Quant au contrôle sur les routes, quand il a lieu, c’est un contrôle au faciès. On assiste à une vraie chasse à l’homme.

Le col de l’Echelle est la voie la plus empruntée par les migrants en hiver. ©Stefano De Luigi/VII/REDUX-REA

 

Observez-vous des différences selon les forces d’intervention ?

Certains gendarmes sont très motivés par leur mission, d’autres beaucoup moins. On observe notamment un certain ras-le-bol chez les gendarmes des brigades locales et chez certains réservistes ; moins chez les brigades d’intervention.

Ceux qui posent le plus de problèmes aujourd’hui, ce sont les effectifs de la police aux frontières, la PAF, qui est à Montgenèvre. Plusieurs migrants nous ont raconté avoir subi des maltraitances de leur part : être frappés, être tirés par les pieds dans la neige sous prétexte qu’ils n’avançaient pas assez vite…

Avant la médiatisation, la PAF ramenait les migrants en Italie à n’importe quel moment, y compris en plein milieu de la nuit. Il faut dire et redire que c’est illégal. C’est bien sûr illégal pour les mineurs (les migrants arrêtés qui disent être mineurs) qui relèvent de la protection de l’enfance en premier ressort et doivent être pris en charge par le département. Mais c’est aussi illégal pour les majeurs qui viennent pour demander l’asile. Par définition, un étranger entrant sur le territoire français pour demander l’asile n’est pas en situation irrégulière : c’est un demandeur d’asile, même lorsqu’il n’est pas encore allé se faire enregistrer à la préfecture. Et ce, y compris dans le cadre du règlement Dublin.

Depuis la médiatisation, la PAF fait plus attention et garde les migrants jusqu’à cinq heures du matin. Mais, selon ce que nous ont rapporté ceux qui sont passés par là, ils n’ont ni à boire ni à manger.

Il s’agit de personnes qui ont réussi à passer la deuxième ou la troisième fois, et qui nous racontent comment elles ont été refoulées. Ce sont le plus souvent des gens très mal équipés, avec des baskets de ville, un ou deux pantalons superposés, un ou deux pulls, certains ont une grosse veste. Ils ont souvent un bonnet, mais rarement des gants. Alors qu’aux cols, il peut faire jusqu’à -20 °C la nuit. Quand c’est mouillé, leurs vêtements ne sèchent jamais et tout gèle, les chaussures, les pulls…

Et ils font de longs trajets : pour atteindre le col de l’Echelle, cela représente 10 kilomètres à pied avec un dénivelé de 500 mètres depuis la gare de Bardonecchia en Italie, le dernier endroit où ils peuvent être au chaud avant de commencer l’ascension. Il faut y ajouter 5 kilomètres jusqu’à Névache, le premier village côté français. Ils font parfois ce trajet trois ou quatre fois de suite en dormant très peu et presque sans boire ni manger.

Aboubacar, jeune migrant guinéen, vient d’être refoulé et a été déposé par la police de l’air et des frontières de Montgenèvre sur la route côté Italie, avec un refus d’entrée.  Il est 6 heures du matin, il fait – 9 degrés, ce 3 décembre 2017. ©Stefano De Luigi/VII/REDUX-REA

 

Que préconisez-vous pour éviter les dangers ?

Les migrants arrivent souvent — toujours, même — à passer après plusieurs tentatives. A chaque fois, ils essaient de faire mieux que la fois précédente, d’éviter les contrôles. Ils font donc des détours de plus en plus grands, sans connaître la montagne, et parfois en s’engageant sur des chemins très raides, ou des endroits où jamais personne ne passe. Le danger est aussi de partir dans des pentes dangereuses où il y a des risques d’avalanche, très élevés en ce moment. Or une avalanche, même petite, une fois qu’on est dedans, on est dedans ! Plusieurs migrants ont été retrouvés de justesse. Plusieurs ont été sauvés par les secours en montagne.

Cette situation est le fait des contrôles. La mise en danger vient de la présence de la police. C’est la façon dont est fait le contrôle policier qui incite ces personnes à prendre autant de risques, à contourner le danger. Nous demandons donc l’arrêt des contrôles. Ces personnes sont en droit de venir demander l’asile en France.

Quelles sont les retombées que vous attendez de la médiatisation des passages en montagne ?

Depuis l’automne, il y a eu une grosse couverture médiatique sur ce qui se passe ici. Un collectif de professionnels de la montagne a organisé une « cordée solidaire » : cet événement symbolique a réuni environ 300 personnes au col mi-décembre. Et pour le 31, un alpiniste d’Annecy, Yann Borgnet, est venu organiser un réveillon solidaire au col de l’Echelle. Ces deux opérations ont permis de faire connaître encore un peu plus la situation des migrants et ce qu’ils traversent. C’est aussi une réponse aux autorités qui essaient de nous présenter comme des passeurs.

Mais en réalité, le passage d’un col, aussi pénible et dangereux soit-il, n’est pour les migrants qu’une étape sur leur très longue route. Faire des maraudes en montagne en pleine tempête de neige, cela paraît plus spectaculaire ou plus héroïque que de faire le ménage régulièrement dans un local où les migrants peuvent passer quelques nuits, préparer des repas, ou héberger quelqu’un chez soi pendant un mois ou deux. Mais ça ne l’est pas. Nous sommes des professionnels de la montagne et faisons ce que nous savons faire.

Nous espérons surtout que la médiatisation de la situation en montagne va permettre de sensibiliser sur les autres questions, celle de la politique générale de l’accueil menée par le gouvernement, notamment la distinction catastrophique et intenable entre demandeurs d’asiles et migrants économiques, ainsi que celle de l’hébergement et de l’accès aux droits fondamentaux et notamment aux soins, en somme comment leur assurer des conditions de vie dignes. Les migrants qui arrivent à Briançon ne restent pas ici, ils continuent leur route. Pour eux ce n’est pas une fin mais le début d’autre chose. Et ils continuent à avoir besoin de soutien en termes d’orientation et d’hébergement face à la politique du gouvernement. L’hébergement est l’un des gros problèmes, qui se pose partout en France. Et pour cela, chacun peut agir là où il est.

(1 )- Le prénom a été modifié

Propos recueillis par Céline Mouzon
Article tiré d’Alternatives économiques  le 19 janvier 2008

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