Ehpad – Faire grève, pour mieux les accompagner

Le mardi 30 janvier, l’ensemble des organisations syndicales (1) du secteur de l’accompagnement des personnes âgées, soutenues par l’association des directeurs, appellent à une journée de grève. Au cœur de cette lutte, l’insuffisance des moyens qui permettraient une prise en charge humaine de la vieillesse.

Maison des lumières, à Saint-Denis (93), 8 h 30. Dans les six étages de cet établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) accueillant uniquement des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer et appartenant à l’Association Isatis, aides-soignantes et agents d’accompagnement s’activent. Les toilettes ont commencé depuis près d’une heure et demie et dureront la majeure partie de la matinée, interrompues par le petit déjeuner pris dans les chambres ou les salles à manger d’étage et par la distribution des médicaments. « Nous sommes deux par étage, pour 14 ou 15 résidents. Cela permet d’intervenir parfois ensemble, de se relayer si un résident entre en opposition complète », souligne Farida, agent d’accompagnement (l’appellation « maison » des auxiliaires de vie) depuis près de dix ans dans la structure. « Quand il y a des absences de dernière minute, on se retrouve seul à un étage, mais les collègues se relaient pour aider. » Dans la journée, deux équipes se succèdent et le ménage est assuré par des salariés d’une société de bionettoyage. « C’est mieux que les Ehpad où je travaillais auparavant où nous n’avions pas le temps de travailler correctement », assure Christelle, une de ses collègue embauchée depuis un an et demi.

Théoriquement, dans les unités protégées accueillant des malades d’Alzheimer, ce ratio de deux soignants par étage est obligatoire.

En revanche, dans les unités classiques, les soignantes sont souvent seules. Résultat, dans la grande majorité des Ehpad, les toilettes sont chronométrées. « Elles ne disposent souvent que de 15 minutes par résident et, durant ce quart d’heure, elles doivent non seulement assurer la toilette, mais refaire le lit, nettoyer l’environnement proche », s’indigne Albert Papadacci, délégué syndical central (DSC) CGT, chez Korian, un des leaders du secteur privé lucratif. Les toilettes sont parfois réduites au strict minimum. « Dans le jargon des professionnels, elles sont ironiquement caractérisées par l’acronyme VMC – comme visage, mains, cul. » Les douches sont au mieux hebdomadaires.

« Dans un Ehpad, les salariés se sont mis en grève parce qu’ils ne pouvaient assurer qu’une douche tous les quinze jours. » Là aussi, le temps est compté. « Si, pour certains résidents, c’est possible en 20 minutes, il faut 35 minutes pour d’autres. Quand une personne ne peut pas lever son bras, on ne va pas la brusquer quand même », s’exclame Feinda Bathily, aide-soignante et déléguée syndicale centrale CGT d’Arpavie, groupe associatif du secteur privé non lucratif.

À la différence de nombre de ses plus jeunes collègues directeurs, Catherine Furcy, directrice de la Maison des lumières, est une ancienne éducatrice qui a notamment travaillé auprès de jeunes atteints de myopathie. Elle sait le temps que peut prendre une toilette. « C’est la raison pour laquelle nous avons fait le choix de consacrer la matinée aux soins. Les activités ont plutôt lieu l’après-midi ». Activités forcément limitées car de nombreux résidents voient leurs capacités très diminuées, du fait de leur pathologie.

Dans les salles à manger d’étages, le temps semble en effet un peu arrêté. Ici, deux kinésithérapeutes font travailler deux dames en fauteuil, tandis que déambule une résidente ; d’autres sont assis en fauteuil roulant auprès de tables ou somnolent, deux discutent… Dans une petite salle, deux personnes peignent sous le regard de l’animatrice. 11 heures : les toilettes se terminent, dans une petite demi-heure va commencer la descente des résidents vers la salle à manger pour le déjeuner.

Que ce soit dans le secteur public, privé à but non lucratif ou lucratif, les postes de soignants sont financés par les agences régionales de santé (ARS) en fonction de la dépendance des résidents. Dire que c’est au plus juste est un euphémisme. « Quand des gens sont en vacances ou en accident du travail – les pathologies de l’épaule et du dos sont de plus en plus fréquentes à cause de la dégradation des conditions de travail –, la direction objecte qu’elle n’a pas de budget pour remplacer les absents », dénonce Feinda Bathily. Le manque de personnel provoque une course permanente contre le temps.

C’est ce qui a poussé Mathilde Basset à rendre sa blouse. Infirmière depuis un an et demi, après trois semaines passées en Ehpad, elle raccroche et poste fin décembre, sur Facebook, une lettre ouverte à la ministre de la Santé partagée 20 000 fois en trois semaines. « J’avais une journée chronométrée : faire les pansements, distribuer les médicaments, faire les transmissions. Je passais beaucoup de temps devant l’ordinateur. Alors que le relationnel devrait être au cœur du travail d’infirmière, je n’ai jamais pu prendre 10 minutes pour m’asseoir auprès de quelqu’un qui arrivait et échanger sur son parcours. En tant qu’infirmière, je n’ai pas eu l’impression de pouvoir accompagner les personnes qui entraient en institution et pour qui l’entrée est souvent difficile. » Même constat pour Feinda Bathily, aide-soignante. « Si un cadre nous voit assis en train de discuter avec un résident, il nous demande si on est en pause », renchérit-elle.

Personnel insuffisant et budgets à la baisse

Le sentiment d’être contraint à mal faire son travail du fait du manque de personnel est au cœur des très nombreuses grèves dans les Ehpad qui ont ponctué l’année 2017. Ce manque de moyens risque d’être encore accentué par l’entrée en application du décret adopté en 2016 sur la convergence des tarifs de dépendance (voir l’« HD » n° 591).

« Si certains établissements devraient obtenir davantage de moyens, d’autres devraient en contrepartie en perdre, or pas un Ehpad n’a trop de moyens. C’est comme si on enlevait de l’argent à des pauvres pour le donner à des très pauvres », s’insurge Pascal Champvert, président de l’Association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA), qui rassemble des directeurs d’établissement et de service d’aide à domicile. « En France, le ratio de personnel est de 0,6 salarié pour 1 résident, quand il est en Suisse de 1,2. Si on pouvait déjà être à 1 salarié pour 1 résident, ce serait bien et il faudrait tenir compte des spécificités des différents établissements », insiste Jean Vignes, secrétaire général de la fédération SUD santé sociaux. « Un certain nombre d’établissements ont déjà reçu des courriers leur attribuant des budgets en baisse. La seule réponse de la ministre de la Santé est de nous dire que cette baisse n’est pas très gênante car elle sera étalée sur sept ans. »

Le décret qui fâche et le mépris de Macron

En 2017, une douzaine de départements avaient refusé d’appliquer ce décret. En 2018, les Côtes-d’Armor et le Val-de-Marne ont déjà annoncé qu’ils ne s’y plieraient pas non plus cette année. Reste à savoir s’ils seront suivis par d’autres. Les syndicats et l’AD-PA avaient à l’automne demandé à être reçus par Emmanuel Macron, ils se sont vu opposer une fin de non-recevoir. Le mépris a fini de mettre le feu aux poudres dans un secteur marqué par de nombreux conflits locaux. Le 30 janvier, les personnels des Ehpad mais aussi des services d’aide à domicile de toute la France sont appelés à faire grève et à manifester. Fait exceptionnel, l’ensemble des organisations syndicales participent au mouvement et l’AD-PA le soutient. Les moyens humains et financiers pour accompagner au mieux les personnes âgées en institution et à domicile ne sont pas seuls en cause. « Derrière le problème technique du financement, c’est bien la question de ce que la société veut mettre en place pour prendre en charge le vieillissement de sa population », affirme Jean Vignes.

(1) Tous les syndicats appellent au mouvement : CGT, CGC, CFTC, Unsa, Sud, Cfdt, FO.
Photo Magali Bragard
Mélanie Mermoz
Article tiré de l’Humanité  le 27 janvier 2018
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