Cinéma – « L’insulte » de Ziad Doueiri

Liban : 2017
Titre original : Qadiat raqm 23
Réalisation : Ziad Doueiri
Scénario : Ziad Doueiri, Joëlle Touma
Interprètes : Adel Karam, Rita Hayek, Kamel El Basha 
Distribution : Diaphana Distribution
Durée : 1h52
Genre : Drame
Date de sortie : 31 janvier 2018

4/5

Il n’est pas impossible, qu’un jour, germe quelque part l’idée de réaliser un biopic consacré à Ziad Doueiri. Voilà un libanais de culture musulmane sunnite, né au Zaïre, dont les parents, musulmans laïcs, soutenaient la cause palestinienne, qui a connu le début de la guerre civile du Liban, qui est parti pour les Etats-Unis à l’âge de 20 ans pour y suivre des études de cinéma, qui a travaillé avec Roger Corman, Joe Dante et, surtout, Tarantino, qui est revenu dans son pays en 2001, qui a épousé Joëlle Touma, issue d’une famille chrétienne phalangiste et dont la mère était amie avec Bachir Gemayel, qui a 3 nationalités, libanaise, américaine et française, qui a réalisé West Beyrouth, L’attentat et L’insulte, des films consacrés à la situation au Moyen Orient, mais aussi la plupart des épisodes de Baron noir et qui voit son dernier film proposé pour représenter le Liban aux Oscars au moment même où il était convoqué par un tribunal militaire … libanais pour avoir tourné L’attentat en Israël.

Synopsis : A Beyrouth, de nos jours, une insulte qui dégénère conduit Toni (chrétien libanais) et Yasser (réfugié palestinien) devant les tribunaux. De blessures secrètes en révélations, l’affrontement des avocats porte le Liban au bord de l’explosion sociale mais oblige ces deux hommes à se regarder en face.

C’était une querelle banale, mais …

Le père de Ziad Doueiri lui disait souvent : « tu as une grande gueule, ferme ta gueule, c’est comme ça que les guerres commencent, par des mots ». Un jour, les mots de Ziad ont dépassé sa pensée : alors qu’il arrosait ses cactus, une fuite dans la gouttière de son domicile l’a entrainé dans une altercation avec un palestinien dont il a reconnu l’accent et à qui il a lancé la pire des insultes : « Ariel Sharon aurait dû vous exterminer ». Des excuses immédiates ont permis d’arrondir les angles. Toutefois, un cinéaste est toujours à l’affut d’une histoire sur laquelle un film peut être construit : très vite, Ziad Doueiri s’est demandé ce qui aurait pu se passer en absence d’excuses. C’est ainsi qu’est né le scénario de L’insulte, écrit en collaboration avec son épouse  Joëlle Touma, avec qui il était alors en instance de divorce.

Dans le film, la confrontation met en scène Yasser Salamé, un contremaitre palestinien dont l’équipe travaille dans un quartier chrétien et Toni Hanna, le propriétaire d’une maison dont le tuyau qui permet d’évacuer l’eau du balcon n’est pas aux normes. Yasser est du genre coopératif mais il peut se montrer verbalement vindicatif lorsqu’il est confronté à la bêtise et même violent lorsqu’il se sent insulté. Toni n’est pas forcément un mauvais bougre mais il ne brille pas vraiment par son intelligence. Comme la femme de Toni est enceinte et comme la suite de l’histoire va avoir des conséquences sur cette situation, ce petit conflit très banal, récupéré par des avocats, va petit à petit devenir un gros problème au niveau national.

Une histoire racontée sans aucun manichéisme

Au Liban, dans un pays toujours marqué par les conséquences d’une longue guerre civile, il n’y a jamais eu de réconciliation nationale et les plaies ne se sont pas encore refermées. Dans L’insulteZiad Doueiri nous raconte comment, dans ce contexte, une banale algarade entre un chrétien et un palestinien peut facilement dégénérer et devenir une affaire nationale. Commencée par un « sale con » prononcé par Yasser à l’encontre de Toni, le conflit s’envenime du fait du comportement et des paroles de ce dernier lorsque Yasser vient lui présenter ses excuses : “Sharon aurait dû vous exterminer”, chez un palestinien, ce sont des mots qui ne passent pas et, de verbal, le conflit peut alors devenir physique.

Une des forces du film, c’est que, du début à la fin, aucun manichéisme ne pointe son nez. Pour être certains d’y arriver, les deux co-scénaristes ont décidé que, lorsque le film devient un film de procès, ce serait Joëlle Touma, la chrétienne, qui écrirait les répliques de l’avocate du palestinien et Ziad Doueiri celles de l’avocat de Toni. Des avocats qui, entre parenthèses, sont le père, l’avocat de Toni, et la fille, l’avocate de Yasser ! Dans cette atmosphère tendue, des anecdotes amusantes apportent de temps en temps une certaine détente ainsi qu’un espoir pour le futur du pays : par exemple, lorsque Yasser et Toni prennent conscience qu’ils partagent une aversion commune pour les produits « made in China ».

Un prix à Venise

Présenté en septembre dernier à la 74ème édition du Festival international du film de Venise, L’insulte est reparti avec le Prix d’interprétation masculine décerné au comédien palestinien Kamel El Basha, excellent interprète de Yasser. Dans la mesure où Adel Karam, l’interprète de Toni, se montre tout aussi excellent, on peut regretter que le prix n’ait pas été attribué aux deux comédiens, ce qui aurait été plus juste et plus politiquement correct. A leurs côtés, on revoit avec plaisir Diamand Bou Abboud, qu’on avait tant apprécié dans Une famille syrienne et qui joue ici le rôle de l’avocate de Yasser.

Conclusion

Même si la production du film est en très grande partie française, avec, entre autres, Julie Gayet et Rachid Bouchared parmi les producteurs, L’insulte est avant tout un film libanais. C’est d’ailleurs ce film qui représentera le Liban pour les prochains Oscars : il fait partie des 5 films qui vont concourir très prochainement pour l’attribution de l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Après L’attentat, Ziad Doueiri prouve à nouveau qu’il est un grand réalisateur capable de rendre passionnantes les conséquences d’une altercation banale, et, ce faisant, capable de présenter un état des lieux honnête de la situation particulièrement compliquée d’un pays qui est loin de s’être complètement remis de la longue guerre civile qui l’a embrasé, son pays d’origine, le Liban.

Jean-Jacques Corrio

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