Les Insoumis jouent la carte de l’opposition utile

Alors que les oppositions à Emmanuel Macron semblent asphyxiées, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon a voulu démontrer, lors de sa « niche parlementaire » le 1er février, sa capacité à proposer des textes pragmatiques et applicables, depuis le cœur des institutions. Sans perdre le lien avec son programme radical, socle qui rassemble son électorat.

Mettre en lumière l’efficacité de leur travail parlementaire. Pour La France insoumise, à l’Assemblée nationale, c’était le jour ou jamais. Les 17 députés insoumis ont présenté jeudi 1er février cinq propositions de loi dans le cadre de leur niche parlementaire, une journée que chaque groupe d’opposition peut utiliser, une fois par an, pour porter ses propres textes.

Souvent cantonné au rôle de premier opposant d’Emmanuel Macron et de sa majorité pléthorique, le groupe de La France insoumise voulait profiter de ces quelques heures pour montrer sa capacité à porter des propositions de lois qui se veulent rassembleuses : ratifier le traité de libre-échange avec le Canada (CETA) par voie référendaire, faire de l’accès à l’eau un droit inaliénable, avancer sur la question du suicide assisté et celle du droit à une fin de vie digne, mettre en place le récépissé lors des contrôles d’identité et reconnaître le burn-out comme maladie professionnelle.

Sans surprise, aucun des textes présentés n’est passé. Mais l’ambition des Insoumis était surtout politique. Par-delà chaque texte précisément, « l’intention est de profiter d’une opportunité politique en dehors du groupe parlementaire car ce sont des sujets très identifiants par rapport à notre programme », indique Charlotte Girard, coresponsable de l’Avenir en commun.

Tenir tous les bouts, débattre dans l’hémicycle et faire entendre sa voix au sein de la population : La France insoumise continue de filer sa stratégie globale. La niche parlementaire devait en être le parfait exemple. « Même dans une niche, on peut aboyer fort », formule-t-elle comme slogan.

Cette tribune inédite a donc bénéficié d’un dispositif original de la part du jeune mouvement. Faire savoir, occuper l’espace médiatique durant 24 heures, la stratégie de la FI a été pensée depuis des semaines.

Ce 1er février, son site internet, son compte Twitter, sa page Facebook sont aux couleurs de la niche parlementaire et de son hashtag #LoisFI créé pour l’occasion. Retransmission en direct des débats, pastilles argumentaires sur les réseaux sociaux, page web dédiée ont été mises en place pour le jour J afin de tenter de sensibiliser au-delà du cercle des Insoumis.

Selon Charlotte Girard, c’est aussi l’occasion de faire la démonstration d’une cohérence politique sans faille. Chaque texte s’inscrit dans l’Avenir en commun, et chaque fil tiré à partir de ces propositions législatives mène à des champs larges que La France insoumise promeut depuis la présidentielle. Bastien Lachaud, député de Seine-Saint-Denis qui a coordonné le travail du groupe, confirme que ces propositions sont « des piliers de notre mouvement ».

Le contrôle au faciès par exemple. « Outre que cette mesure fait partie de notre programme, elle renvoie plus généralement à la question républicaine de l’égalité et à celle du droit d’aller et venir, donc de sécurité », illustre Charlotte Girard.

Même stratégie sur la proposition de résolution sur le CETA, qui « invite le gouvernement à envisager […] de proposer au président de la République d’organiser la procédure de ratification […] par voie de référendum ». En creux, pour La France insoumise, il s’agit aussi de débattre des choix économiques de l’Union européenne et de questionner le pouvoir législatif sous la Ve République, « qui ne peut lui-même faire appel au peuple », insiste Charlotte Girard.

Clémentine Autain, la députée de Seine-Saint-Denis qui a porté cette proposition, souligne : « Le pouvoir de l’argent ne peut être au-dessus du bien commun, de la démocratie. Comment passer ce cran supplémentaire vers davantage de dérégulation et de productivisme sans que le peuple sache et tranche ? » Mêler, par le biais de ce texte, économie et politique et « d’un jet, porter plusieurs coups », se réjouit Charlotte Girard.

Bastien Lachaud insiste sur le fait que, selon lui, « ces textes sont directement applicables, précis et utiles aux citoyens. Ils sont raisonnables. On a voulu faire la démonstration que, certes, nous sommes des opposants sans faille à la politique du gouvernement, mais nous sommes aussi capables de porter des propositions de lois efficaces ».

Faire à nouveau entendre une parole forte

La France insoumise espérait faire de cette journée le point de départ d’une nouvelle séquence. Car sa volonté de s’appuyer sur des mouvements sociaux, voire de les susciter, a vite trouvé ses limites. La faible mobilisation sociale contre les ordonnances réformant le code du travail est encore dans toutes les têtes insoumises, malgré un rassemblement– sans lendemain – organisé par le mouvement le 23 septembre 2017.

Il n’y eut point un million de personnes sur les Champs-Élysées comme l’avait ce jour-là souhaité Jean-Luc Mélenchon. La convergence des luttes, tant prônée par le mouvement et sa figure emblématique, n’a pas existé. En ce début 2018, les contestations sociales parcellaires (dans les Ehpad, dans l’Éducation nationale et les universités, dans le secteur de la santé) ne suscitent pas une vague de protestation à laquelle La France insoumise puisse se raccrocher.

« Ce qui est en jeu, a commenté Jean-Luc Mélenchon à l’antenne de RMC le 1er février, c’est de savoir si le pays va pouvoir supporter une telle dose d’inégalités. » Si l’on en juge par la difficulté qu’a La France insoumise à mobiliser dans la rue, la période n’est pas encore au ras-le-bol généralisé.

À ce stade, La France insoumise continue donc d’essayer de mettre la majorité en face de ses contradictions, avec des propositions qui se veulent consensuelles, censées dépasser les clivages politiques. C’est ainsi le cas de celle défendue par le député de la Somme François Ruffin sur la reconnaissance de l’épuisement professionnel comme maladie professionnelle.

Pour défendre son texte, celui qui se définit comme un « député-journaliste », a égrené des exemples concrets de personnes touchées par le mal-être au travail, citant les prénoms et les entreprises.

Comme celui de David, analyste-risque à la Caisse d’épargne Côte d’Azur, dont François Ruffin reprend le témoignage devant des bancs désertés par les élus de La République en marche. Il est question du suicide d’une mère de famille qui s’est jetée sous un train, d’un salarié surmené victime d’un AVC et de management mortifère.

En réponse, Christophe Castaner, secrétaire d’État chargé des relations avec le Parlement, affirme que le gouvernement souhaite travailler « sur la question du bien-être des salariés ». Il utilise donc une inversion sémantique pour nommer la problématique.

« Quand on ne veut pas nommer les choses, c’est que l’on refuse de les reconnaître. Avec cette proposition de loi, on oblige la majorité à s’opposer et à montrer le clivage idéologique qu’il existe entre nous », estime Charlotte Girard. Elle affirme que la FI est bel et bien dans le réel, en utilisant les mots justes, quand LREM le refuse.

Le groupe majoritaire a également refusé de voter les propositions de La France insoumise, sans surprise. « Nous nous heurtons à une majorité qui refuse tout débat, qui veut tuer le débat », s’afflige Bastien Lachaud. Lequel va jusqu’à parler d‘esprit sectaire face à l’absence de volonté de dialogue de LREM. Retournant ainsi une critique largement appliquée à La France insoumise par ses adversaires.

Manuel Jardinaud
Article tiré de Mediapart . le 2 février 2018

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