Afghanistan – L’interminable naufrage

Intervention aérienne massive des Américains, attentats sanglants des talibans, implantation de l’Etat islamique, présidence contestée : le pays s’enfonce dans une guerre que personne ne peut gagner militairement. 

Les derniers attentats à Kaboul, qui ont fait plus d’une centaine de morts, reflètent une dégradation continue de la sécurité en Afghanistan. Pourtant, l’armée américaine, seule en charge du dossier afghan en raison du chaos à la Maison Blanche, est optimiste. A en croire les Américains, la nouvelle stratégie américaine serait un turning point,trois éléments marquant une inflexion décisive depuis l’an passé. D’abord, ces derniers mois ont vu une utilisation massive de la puissance aérienne. L’intensité des opérations est comparable à 2012, quand 150 000 hommes de la coalition combattaient en Afghanistan. Et elle devrait encore augmenter cette année. Ensuite, les militaires américains ont pratiquement carte blanche pour définir leurs cibles, ils ont fait des laboratoires de transformation de l’opium en héroïne un objectif prioritaire pour affaiblir financièrement les talibans. Un nombre croissant de militaires américains devrait être présent : de 8 500 en 2017, ils passeront à 15 000 ce printemps. Les pertes humaines restent minimales, car les troupes ont pour première mission d’entraîner et encadrer les militaires afghans.

Enfin, cette stratégie n’est pas contrainte par une date butoir, l’armée envisage publiquement une présence sur plusieurs décennies. Les villes étant protégées, les talibans devraient, dans ce schéma, reconnaître leur incapacité à vaincre et à accepter une position marginale dans le système politique ou disparaître sur le long terme.

Ce scénario se heurte à trois obstacles. D’abord, les talibans ont compris qu’ils ne pouvaient plus concentrer de troupes en raison de la menace aérienne et ont donc renoncé à prendre les agglomérations. Ils multiplient, en conséquence, les attentats urbains pour faire partir les derniers étrangers et miner la légitimité du gouvernement.

Ensuite, leur dispositif a évolué vers plus de professionnalisme avec l’apparition d’unités d’élite équipées d’armes à visée laser et d’instruments de vision de nuit. Leur adaptation à la stratégie américaine semble fonctionner. Quels que soient les critères utilisés, toutes les projections montrent une progression des talibans depuis 2014 (année du retrait partiel de la coalition), et l’année 2018 ne sera probablement pas différente. Les trois-quarts des districts sont soumis à des opérations régulières des insurgés, un tiers environ est sous leur contrôle (même si le chef-lieu est le plus souvent tenu par le gouvernement). Sur tous les grands axes de circulation, les talibans ont installé des postes qui servent notamment à lever un «impôt» sur les transports de marchandises.

Cette vision très technique de la contre-insurrection, qui anime les militaires américains, ignore la dégradation de la situation politique. On se rappelle qu’Ashraf Ghani a été reconnu président du pays à la suite d’un accord patronné par les Etats-Unis du fait des accusations de fraude massive au second tour de l’élection présidentielle de 2014. Ayant échoué à réformer l’Etat, il n’a plus aujourd’hui de capitale politique, et les récents attentats, contrairement à ce qui se passe en Europe ou en Amérique du Nord, n’entraînent aucunement un ralliement autour de l’exécutif. Plus fondamentalement, l’Afghanistan est entré dans un système post-démocratique. Les élections législatives prévues cet été pourront difficilement être organisées en raison de l’insécurité. Il n’y a toujours pas de registre électoral fonctionnel, et les fraudes seront probablement massives. Lors de l’élection présidentielle de l’an prochain, dont l’enjeu réel est le partage des ressources étatiques, les tensions politiques seront portées à leur maximum, et les Etats-Unis ne seront pas forcément en position d’arbitrer entre les candidats.

Enfin, l’autorité de la présidence est directement mise en cause par certains gouverneurs de province. Mohammed Atta, qui contrôle la ville de Mazar-è-Charif dans le nord, a refusé de démissionner malgré les directives de la présidence. Dans ce contexte de déconstruction de l’Etat, il est difficile d’envisager une réforme efficace des forces de sécurité (armée, police, renseignement) minées par un turnover important (30 % l’an ), le clientélisme ethnico-régionaliste et une corruption endémique.

Chacun reconnaît qu’une victoire militaire est impossible, la nouvelle stratégie sert avant tout à préparer les négociations. Mais ce raisonnement n’est juste qu’à deux conditions. Premièrement, les efforts américains devraient permettre une stabilisation de la situation militaire. Or, la nouvelle stratégie a – au mieux – ralenti les progrès des talibans : le temps joue toujours pour l’insurrection. Secondement, les Etats-Unis sont remarquablement isolés sur le plan régional. La Russie, l’Iran et le Pakistan veulent à terme sortir les Etats-Unis de la région. Les attaques de Donald Trump contre le Pakistan, qui soutient les talibans, sont contre-productives. Elles ont pour seul effet de renforcer ses liens avec la Chine, alors même que les Etats-Unis ont besoin du Pakistan : dans leurs opérations contre Al-Qaeda et l’Etat islamique (EI), mais surtout, pour faire pression sur les talibans dans de futures négociations.

L’implantation de l’EI en Afghanistan, que les talibans n’ont pas pu empêcher malgré des attaques répétées, introduit un facteur supplémentaire de blocage. La direction des talibans pourrait hésiter à s’engager dans des négociations qui pourraient amener le passage à l’EI d’une partie de ses militants. Les attaques répétées de l’EI contre les chiites renforcent par ailleurs les tensions sectaires, ce qui peut durcir les positions des mouvements chiites et de leur protecteur iranien. On l’aura compris, rien dans les nouvelles orientations américaines n’est susceptible de sortir l’Afghanistan d’un conflit qui dure depuis près de quarante ans.

Photo de garde : Sandra Calligaro
Gilles Dorronsoro professeur de sciences politiques à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, spécialiste de l’Afghanistan et du monde turc
Article tiré de Libération  le 5 février 2018

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