Heurs et malheurs de la République

La République est mise à l’épreuve dans toutes ses contradictions, à la fois par la question corse et par le projet de réforme de la fonction publique.

Les principes républicains dont la France s’enorgueillit avec grandiloquence ont parfois du bon. Comme leur nom l’indique, ils sont là pour préserver la chose publique contre la voracité des intérêts privés. Pour veiller à ce que l’hôpital et l’école, par exemple, ne soient pas « managés » comme des entreprises. Mais les mêmes principes ont aussi beaucoup d’inconvénients, quand leurs zélateurs les plus dogmatiques nous figent dans des postures intellectuelles et morales d’un autre âge et nous interdisent de penser la diversité de notre peuple. Or, voilà qu’aujourd’hui la République est mise à l’épreuve dans toutes ses contradictions, à la fois par la question corse et par le projet de réforme de la fonction publique.

La question corse – parlons-en – se fonde évidemment sur des spécificités que nul ne saurait contester. Mais en bousculant certains dogmes, elle concerne aussi tous ceux qui, par leur histoire, leur culture, leur religion, revendiquent une différence dans un pays au jacobinisme plutôt roide. On attend du gouvernement une certaine souplesse dans la négociation avec les nationalistes corses. Certes, la revendication d’un statut de résidents n’est pas dénuée d’ambiguïtés. Gilles Simeoni, l’autonomiste, s’est appliqué à les dissiper. Selon lui, il n’y aurait pas derrière cette préférence accordée aux Corses pour l’acquisition d’un bien immobilier ou d’un terrain une résurgence détestable du droit du sang, ou d’une quelconque « corsitude », mais une simple mesure de justice sociale pour permettre aux « locaux » de résister à la flambée des prix qui résulte de l’envahissement des résidences secondaires. Cela peut s’entendre. Donc, point besoin ici de brandir les « gros principes » dont parlait Deleuze avec ironie.

À l’inverse, on aimerait que les principes républicains restent de solides protecteurs des services publics et d’une certaine idée de la justice sociale. Or, précisément, pendant que la controverse institutionnelle fait rage à propos de la Corse, le gouvernement s’apprête à jeter aux orties ces valeurs républicaines pour s’attaquer au statut des fonctionnaires et aux services dont ceux-ci sont les garants. Erwan Manac’h analyse dans les pages qui suivent l’ampleur de l’offensive qui se prépare. Dans cette histoire de République, un débat peut toujours en cacher un autre. C’est ce qui rend scabreux les slogans à l’emporte-pièce, et piégeuse la fameuse opposition jacobins-girondins. On aimerait une vraie décentralisation, mais on voit trop ce que les néolibéraux pourraient en faire. L’État Léviathan est certes redoutable par la concentration des pouvoirs, mais son affaiblissement est inquiétant quand on connaît les projets de privatisation du gouvernement.

Il n’est pas impossible qu’Emmanuel Macron fasse des concessions en Corse et ailleurs. Il est un peu plus subtil que Manuel Valls et donc plus redoutable pour tous ceux qui sont, comme nous, préoccupés de justice sociale. Il a évoqué au mois de juillet dernier l’idée d’un « pacte girondin » qui augurerait d’une nouvelle décentralisation. L’histoire ne dit pas, ou pas encore, si la Corse pourrait en bénéficier. Mais on est bien obligés de prêter au président de la République un peu plus que des arrière-pensées. Son « pacte » risque fort d’être utilisé pour faire avancer un projet libéral de grande envergure. C’est toute la complexité de la situation. Le débat institutionnel ne doit jamais nous faire oublier le contexte et les rapports de force. Lorsqu’en ouverture de la Convention de septembre 1792, Danton invente la fameuse formule « la République est une et indivisible », c’est pour combattre les privilèges. Tous les privilèges. Ceux que l’historien Maurice Agulhon appelait les « entités territoriales historiques », les duchés et les baronnies, et ceux des ordres, clergé et noblesse. Il se fondait sur une réalité sociale, pas sur un dogme religieux. Il serait aujourd’hui hasardeux de prétendre que les Corses sont des privilégiés. Ni aucun de nos concitoyens issus des pays autrefois colonisés qui revendiquent par exemple le droit d’être respectés dans leur croyance.

 

Plus généralement, la République ne devrait pas être incompatible avec ce que l’on appelle la discrimination positive. Ce doit être le cas aussi pour remédier aux inégalités hommes-femmes. La République pourrait évidemment survivre à un « statut des résidents » en Corse, peut-être repensé et précisé, mais elle risque en revanche d’être emportée corps et biens par l’offensive néolibérale que conduit Emmanuel Macron contre la fonction publique. Où sera la République « une et indivisible » quand la concurrence fera rage entre les écoles et entre les hôpitaux, et que la seule obsession gestionnaire relèguera tout autre souci ?

Denis Sieffert
Article tiré de Politis  le 8 février 2018

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