Des nanoparticules dans le potage ?

Il faut que l’affaire Lactalis ne tombe pas trop vite dans les oubliettes médiatiques. L’affaire est énorme. Car il est donc établi à présent de l’aveu même de son PDG que du lait pour les nourrissons, contaminé, a été vendu pendant une décennie. L’enquête et les indemnisations prendront sans doute une nouvelle décennie. Soit. Et quoi ? Car tout le monde ne savait-il pas déjà à quoi s’en tenir avec sur les causes qui conduisent à de tels désastres ? L’affaire de la vache folle n’avait-elle pas montré ce qu’il en coûtait de confier les contrôles sanitaires à des organismes privés dont les ressources dépendent de ceux qu’ils contrôlent ? Ne savait-on pas déjà ce que produit la destruction des moyens d’agir de l’État ? Si. On le savait. On le sait. Et maintenant ? Rien. La vie continue.

Et la situation s’aggrave parce que la nature des risques évolue avec les technologies. En voici un exemple. Ce sera bientôt un de ces dossiers noirs qui font désespérer les naïfs qui croient ce système capable de « s’autoréguler ». Il y a de quoi. Le 23 janvier dernier, l’association de défense des consommateurs UFC-Que Choisir a porté plainte contre 9 industriels de l’agroalimentaire et des cosmétiques. En effet, l’association a fait des tests sur une vingtaine de produits de consommation courante à la recherche de nanoparticules. Résultat : 100% des produits testés en contenaient. Ce qui n’est pas interdit. Par contre, seulement 3 produits annonçaient sur leur étiquette la présence de ces nanoparticules manufacturées. Or, depuis 2014, la loi oblige les industriels à le signaler sur l’étiquette. Pourquoi ces gens-là se sont-ils dispensés de le dire ?

Les nanoparticules sont des particules chimiques dont la taille est inférieure à un milliardième de mètre. C’est-à-dire environ 50 000 fois plus petit qu’un cheveu. Il en existe dans la nature. Les éruptions de volcans peuvent par exemple émettre des nanoparticules. Mais depuis quelques années, il est aussi possible de les manufacturer. Elles sont utilisées comme additif dans l’industrie agroalimentaire ou cosmétique pour colorer un produit, le rendre plus brillant etc. Une des propriétés que leur confère leur petite taille est qu’elles pénètrent très facilement l’organisme et franchissent les barrières biologiques.

Leur effet sur la santé humaine reste pour l’instant mal connu. Mais le doute est suffisant pour qu’on en impose l’étiquetage. Le consommateur est ainsi censé pouvoir choisir des produits sans nanoparticules. L’arrêté de mai 2017 qui rappelait aux industriels la règlementation en vigueur la justifiait d’ailleurs par « les incertitudes qui subsistent concernant l’impact sur la santé humaine ». L’institut national de recherche agronomique (INRA) a montré que les nanoparticules de dioxyde de titane provoquaient sur des rats des lésions précancéreuses et des troubles du système immunitaire. Pauvres rats cobayes vivants ! N’empêche, cette nanoparticule est notamment utilisée comme colorant pour des confiseries industrielles. Bien sûr, cela ne constitue pas une preuve de leur nocivité pour l’homme mais c’est une invitation à la prudence. Et, au minimum, au respect de la règlementation : il faut prévenir, il ne faut pas cacher leur présence quand il y en a.

Les laboratoires de l’UFC-que choisir ne sont pas les seuls à avoir pratiqué des tests de cette sorte. L’État l’a fait lui aussi. La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) a réalisé des tests sur 40 produits cosmétiques et 74 produits alimentaires. 87% des premiers et 39% des seconds contenaient des nanoparticules. Pourtant, un seul de ces produits l’annonçait sur son étiquette. Malgré ces résultats, l’État a décidé de ne pas systématiquement poursuivre les industriels qui ne respectent pourtant pas la loi. Dans sa déclaration, la DGCCRF disait qu’elle allait « rencontrer dans les prochains jours les professionnels concernés pour partager ces résultats et décider ensuite des mesures appropriées ». Une démarche qui ressemble à la « société de confiance » et au « droit à l’erreur » qu’offre dorénavant aux entreprises le gouvernement avec l’adoption de la loi sur le thème ces jours-ci à l’Assemblée.

Le nombre et la répétition des fraudes révélées tant par l’UFC que par les contrôles de l’État impressionne. Elle inquiète à juste titre. Car depuis quelques décennies les gouvernements néolibéraux successifs ont méthodiquement détruit la capacité de contrôle de l’État. Cela s’est vu de manière spectaculaire dans l’affaire Lactalis. Dans le département de la Mayenne, où se trouve l’usine Lactalis, le nombre de fonctionnaires chargés de contrôler que les produits alimentaires respectent bien les règlementations est passé de 14 à 6 en quelques années. Le Secrétaire Général de Solidaires-CCRF explique : « Le travail qu’on pouvait faire il y a quinze ans, on ne peut plus le faire aujourd’hui ». Aujourd’hui, les services de la répression des fraudes comptent en moyenne 4 enquêteurs par département. Et Emmanuel Macron a encore supprimé 45 postes en 2018.

Ainsi, alors que les quelques contrôles effectués montrent que la majorité des industriels fraudent à propos des nanoparticules, l’État ne dispose plus des moyens de les contrôler. Bientôt les gens vont le comprendre : démanteler l’État ça coûte cher pour tout ce qui compte dans la vie ordinaire. S’abandonner au marché pour faire les choses, détruire les contrôles sous prétexte de lutte contre la bureaucratie et compter sur les médias qui vivent de publicité pour montre du doigt des annonceurs coupables, tout cela va bientôt apparaitre pour ce que c’est : un monde voué à l’argent au mépris de toute considération pour la vie humaine, et pour cela de plus en plus dangereux.

Jean-Luc Mélenchon
Article tiré de son blog . le 6 février 2018

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