Fort recul de l’industrie manufacturière en France entre 2006 et 2015

Alors que notre déficit commercial a été de 62,3 milliards d’euros pour l’année 2017, ce handicap désormais constant résulte avant tout des politiques de délocalisations industrielles vers les pays à bas coûts de main d’œuvre durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, puis celui de François Hollande. Les chiffres publiés hier dans une étude de l’INSEE le confirment.

Soumise à embargo jusqu’à 18 heures hier, une étude de quatre pages publiée par l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), confirme ce que tout un chacun pouvait ressentir via la mise en exergue de manière ponctuelle de nombreuses luttes menées en France contre des fermetures d’usines depuis une dizaine d’années. Ainsi, « entre 2006 et 2015, l’industrie manufacturière a perdu 27 300 établissements et 530 000 salariés (…) La crise de 2008-2009 a durement touché ce secteur déjà en repli auparavant ; cette tendance s’est poursuivie ensuite », note l’INSEE en préambule.

C’est dans les industries de main d’œuvre composées d’ouvriers et d’ouvrières spécialisés où ayant des formations acquises par l’expérience sur leur poste de travail que les fermetures d’usines ont été le plus nombreuses. « Les baisses les plus importantes concernent les industries du textile, de l’habillement et du cuir, celles du bois, du papier et de l’imprimerie, la fabrication, de produits en caoutchouc et en plastique, la métallurgie et la fabrication de produits métalliques. Dans la fabrication de matériel de transports, l’industrie automobile est très fortement touchée, notamment ses établissements de 250 salariés et plus », relève l’INSEE.

L’INSEE occulte la quête de profits via les délocalisations

Néanmoins, l’Institut omet de s’interroger sur les raisons de ces fermetures d’usines. Or il s’agit dans presque tous les cas de délocalisations vers des pays à bas coûts de main d’œuvre que ce soit en Asie, en Afrique où en Europe centrale depuis l’entrée dans l’Union européenne de neuf pays anciennement « socialistes » qui s’est faite en 2004 pour sept d’entre eux, en 2007 pour la Bulgarie et la Roumanie.

Evoquant les pertes d’emplois sur le territoire français, la note de l’INSEE nous dit qu’une « sévère baisse touche également la fabrication de produits en caoutchouc et en plastique ; celle-ci perd un cinquième de ses établissements employeurs et près d’un quart de ses salariés entre 2006 et 20153. L’INSEE chiffre ces pertes à 79 000 salariés pour 2 300  établissements employeurs fermés. On peut penser qu’il y a beaucoup de sous-traitants  dépendant des donneurs d’ordre  ui leur ont imposé des prix trop bas afin de profiter de productions délocalisées dans des pays à bas coûts de main d’œuvre. Mais l’INSEE n’en souffle mot. Pourtant, dans une note antérieure consacrée à l’industrie du pneu au vu des résultats de l’année 2014, l’INSEE écrivait que l’industrie du pneumatique « doit aujourd’hui faire face à une concurrence étrangère accrue en provenance des pays de l’Est et des pays asiatiques ». Cela est vrai à un détail près, ce sont les manufacturiers implantés en Europe de l’Ouest qui ont monté des nouvelles usines dans les pays de l’Est en en Asie pour augmenter leurs profits en exploitant une main d’œuvre sous rémunérée.

Un immense gâchis humain et matériel

C’est pour cette raison que les luttes courageuses et  exemplaires menées contre des fermetures de sites chez Kléber, filiale de Michelin à Toul en 2009, chez Continental en Picardie en 2010, chez Goodyear et Dunlop dans la même région en 2013 ont été finalement perdues. J’ai moi-même travaillé à la production de pneus chez Kléber à Colombes de l’automne1965 à l’été 1983. Cette année là, l’usine mère du groupe, qui comptait 3 200 salariés quand j’y suis entré, a été fermée sur ordre de Michelin, son actionnaire unique. C’est parce que mon employeur refusait de me reclasser pour cause de militantisme syndical et politique à l’entreprise que je suis alors entré à la rédaction de l’Humanité à la fin de l’été 1983. La production réalisée à Colombes fut délocalisée dans cinq usines de province dont celle de Toul où les salaires étaient plus bas de 30% l’époque. Au passage, la production de pneus  destinés aux avions fut abandonnée, faute de personnel formé pour les produire en province. Les salariés de Toul ont vu fermer en 2009 une usine moderne ouverte en 1969. La production était déjà transférée en Serbie où le salaire d’un ouvrier était égal à 33%  de celui de son homologue lorrain. Tel est l’immense gâchis humain et matériel des délocalisations.

A quoi s’ajoute aussi le bilan carbone des transferts de productions

L’INSEE constate qu’en 2015, « l’industrie  manufacturière est en repli sur l’ensemble du territoire national ». Si l’industrie agroalimentaire résiste mieux que d’autres secteurs, c’est parce que elle travaille sur des matières premières périssables produites, pour l’essentiel, par les paysans français. Mais elle souffre de la pression sur les prix que lui impose la grande distribution, notamment depuis le vote en 2008 d’une  « Loi de modernisation économique», inspirée du rapport de la Commission Attali et rédigé à l’époque par Emmanuel Macron.

Restent deux questions rarement abordées dans le bilan des délocalisations. Le taux de chômage est nettement plus élevé dans la population ouvrière que dans le reste de la population. Il dépasse même les 20% chez les ouvriers et les ouvrières peu qualifiés. Enfin casser une usine en France après en avoir monté une en Pologne pour y bénéficier de salaires trois fois plus bas qu’en France augmente le bilan carbone  de la production industrielle  à volume de production constant. On casse ici une usine en bon état de marche ici pour monter la  même là-bas comme nous montre le cas de l’usine Whirlpool d’Amiens dont le transfert a été approuvé par Macron. On alimente l’usine polonaise en électricité provenant à 80% du charbon alors que la notre est « décarbonée » à hauteur de 91%.On réexpédie sur camions les deux tiers de la production des lave-linge produits en Pologne par Whirlpool en Europe de l’Ouest. Voilà qui n’est guère conforme aux conclusions de la Cop 21 à Paris en décembre 2015.

Dans cette affaire, seule la firme américaine Whirlpool est gagnante. Mais elle planque ses profits dans les paradis fiscaux comme l’a révélé une récente enquête internationale.

Gérard Le Puill
Article tiré de l’Humanité  le 15 février 2018

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