Solidarité – La route de l’exil passe par la fac

Depuis trois semaines, des dizaines de migrants sont accueillis à l’université Paris-VIII, avec le soutien d’un collectif d’étudiants qui veut les épauler dans leurs démarches.

Dans une des salles de classe, les matelas s’alignent les uns à côté des autres avant d’être repliés au petit matin pour laisser place à des cours. Dans une autre pièce, c’est le coin cuisine avec ses ustensiles et ses piles de boîtes de conserve. Dans le couloir, les murs sont tapissés de Post-it colorés qui correspondent à une liste de matériels, répertoriés en fonction de l’urgence des besoins. Messages en arabe, en anglais, en amharique… À l’entrée, un panneau plante le décor : « No alcohol ». Ainsi va la vie dans le bâtiment A de l’université Paris-VIII, à Saint-Denis, où, depuis le 30 janvier, plusieurs dizaines de migrants occupent quelques salles avec le soutien d’un collectif d’étudiants. La plupart sont originaires du Soudan, de Guinée, d’Éthiopie, de Somalie et d’Érythrée. Et espèrent parvenir, enfin, à régulariser leur situation après avoir traversé la Méditerranée, arpenté plusieurs pays européens et vécu la grande précarité des trottoirs parisiens.

À l’image des facs de Grenoble et de Nantes, le collectif n’a pas choisi d’occuper l’université Paris-VIII par hasard. « On perpétue ainsi la tradition d’ouverture sur le monde de l’établissement, explique-t-il. Dans une université, c’est également la présidence qui décide de l’entrée ou non des forces de police, pas la préfecture… » De quoi offrir, donc, un répit supplémentaire aux exilés pour qu’ils puissent être au chaud. Mais aussi pour qu’ils aient le temps « de construire des solidarités et une parole politique » que la rue, avec ses évacuations à répétition et sa survie quotidienne, rend impossible.

« Avant tout un logement et des papiers »

Depuis trois semaines, l’organisation de la vie courante, basée sur l’autogestion, s’est bien rodée. Le collectif est divisé en différents pôles (communication, logistique…) et diffuse sur les réseaux sociaux leurs appels à la solidarité. C’est ainsi qu’ils ont recueilli le matériel nécessaire. « Nous avons reçu énormément de denrées non périssables de la part d’étudiants, mais aussi des produits d’hygiène en très grand nombre », apprécie une membre du collectif. Un étage y est transformé en dortoirs, dont un réservé aux femmes. Un autre étage comporte différentes salles pour tenir réunions et conférences, stocker vêtements et produits de première nécessité, et enfin une grande pièce est devenue la cuisine commune.

Ici, l’empathie et l’écoute restent les maîtres mots. « On nous aide à exprimer tout ce qu’on a sur le cœur, et en évacuant les mauvaises choses de nos esprits, on pourra mieux redémarrer », explique Adam, un Tchadien de 24 ans qui a rejoint Paris-VIII la semaine dernière. Il est passé par la Libye, a traversé la Méditerranée puis est arrivé en Italie où on lui a pris ses empreintes, sans lui expliquer pourquoi. Le règlement de Dublin stipule qu’un migrant doit demander l’asile dans le pays membre de l’Union européenne où il a été enregistré. Ainsi, Adam n’a, aux yeux de la législation européenne, pas le droit de demander l’asile en France. Ce qui ne fait pas sens, selon lui. Francophone, il s’insurge. « Je voulais travailler en France parce que je parle la langue, nous aussi on a des choses à donner, un savoir-faire, mais avec ce qu’on appelle le règlement Dublin, la France ne veut pas entendre parler de nous. » Alors que le gouvernement doit présenter son projet de loi asile et immigration en Conseil des ministres le 21 février, la suppression de ce règlement est une des revendications centrales des occupants et migrants de Paris-VIII. Ainsi que « des papiers pour tous » et « la fin de la distinction entre “migrants économiques” et “réfugiés politiques” pour en finir avec une politique qui trie les “bons” et les “mauvais” migrants ».

Évidemment, la situation n’est pas idyllique. Et l’occupation génère quelques tensions. Les relations avec la présidence de l’université, qui a toléré cette mobilisation fin janvier « par humanité », se sont depuis dégradées. Notamment autour du lieu d’accueil et la perturbation des cours qui va avec et, selon elle, « se fait au détriment des étudiants, souvent fragiles, qui ne peuvent se permettre de perdre leur semestre ». L’administration aimerait récupérer les 700 m2 de locaux et propose de déplacer l’accueil dans un amphi. Solution refusée par le collectif. « Ce n’est pas vraiment pas adapté, il n’y a même pas de fenêtre », explique un membre du collectif, qui rappelle que les exilés ne visent pas une occupation pérenne de l’université, mais « avant tout un logement et des papiers ».

Sur le fond, la présidence, qui redoute que la situation ne s’éternise, juge « dangereux de persuader les migrant.e.s que Paris-VIII peut obtenir une régularisation auprès de la préfecture ». Des arguments bien compris par le comité. « Les exilés et occupants sont conscients des missions de la présidence, assure une étudiante. Mais elle peut tout de même faire pression, faciliter des démarches, contacter l’Ofpra pour faire bouger les choses. » Et, comme ses camarades, elle appelle à ne pas se tromper de priorité ou « se laisser déborder par les problèmes matériels ». Adam, lui, de toute manière, ne compte pas vivre indéfiniment à l’université. « J’espère mieux que ça, lâche-t-il. Même pas d’argent, juste des papiers, car avec des papiers on peut trouver un travail. »

Photo Agence Vu/Adrien Selbert
Flore Bianchi et Laurent Mouloud
Article tiré de l’Humanité . le 19 février 2018

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