Algérie – Sur les multiples fronts sociaux, l’aspiration à l’ouverture politique

Le gouvernement Ouyahia durcit le ton face aux mouvements sociaux dans la fonction publique. Des grèves sont déclarées « illégales ».

«Il est temps d’arrêter le train de l’anarchie ! » Vendredi, lors d’un meeting à Biskra, le premier ministre algérien, Ahmed Ouyahia, a adopté un ton plutôt martial face aux mouvements sociaux qui agitent depuis plusieurs semaines la fonction publique et plus particulièrement les secteurs de la santé et de l’éducation.

Du côté des enseignants, le mouvement est parti l’automne dernier de la wilaya de Blida pour exiger de meilleures conditions de travail et le départ de la directrice d’académie, accusée de verrouiller tout dialogue. À l’appel du Cnapest, syndicat autonome des professeurs de l’enseignement secondaire et technique, le mouvement a d’abord gagné la wilaya de Béjaïa, puis d’autres régions, avant de se muer en véritable bras de fer avec la ministre de l’Éducation nationale, Nouria Benghabrit. Et le dialogue semble rompu depuis que la justice algérienne a déclaré « illégale » la grève illimitée lancée par ce syndicat le 30 janvier, ouvrant la voie à la radiation de 581 enseignants grévistes. Ce n’est pas fini : « La poursuite de la grève met les enseignants concernés en situation d’abandon de poste passible de licenciement conformément à la législation en vigueur », menace le ministère de l’Éducation. Sans convaincre le Cnapest de mettre un terme à sa grève. Au contraire, dimanche, l’intersyndicale de l’éducation a appelé les enseignants à cesser le travail, aujourd’hui et demain.

Austérité et mansuétude pour les rentiers

Quant à l’intersyndicale de la fonction publique, qui a apporté son soutien aux grévistes radiés et dénoncé des atteintes à « l’activité syndicale préparant le terrain au nouveau Code du travail qui consacrera le recul des acquis des travailleurs », elle a décidé d’une journée de grève et de sit-in régionaux le 4 avril prochain pour exiger « l’amélioration du pouvoir d’achat ».

Ces mouvements de protestation des enseignants sont-ils manipulés par des militants islamistes pour mettre en difficulté la ministre de l’Éducation nationale, appréciée du camp « moderniste », comme le laissent entendre certaines voix ? En fait, l’influence des islamistes, dans ce secteur, a considérablement reculé ces dernières années. Surtout, les conditions de vie et de travail des enseignants se sont considérablement dégradées, dans un contexte où les choix d’austérité se conjuguent avec une politique de mansuétude pour les rentiers en tout genre. Quant à Nouria Benghebrit, qui manie tour à tour, ces dernières semaines, menaces et promesses de dialogue, c’est peut-être dans son propre gouvernement et dans sa propre administration qu’elle rencontre les résistances les plus sérieuses à ses projets de refonte d’un système éducatif en crise…

D’autres fronts sociaux sont ouverts en Algérie, des retraités de l’armée qui réclament la revalorisation de leurs pensions jusqu’aux médecins résidents (l’équivalent des internes) contraints à un très long service civil les obligeant à exercer sans moyens dans des zones parfois isolées. Le 24 janvier dernier, leur grève, elle aussi, a été déclarée « illégale » par la justice, ce qui ne les a pas empêchés de braver, lundi dernier à Alger, l’interdiction qui leur était faite de manifester. À un an de l’élection présidentielle, cette effervescence sociale alimente toutes les spéculations, dans un pays toujours dominé par un pouvoir opaque, traversé par de violentes luttes de clans. Instrumentalisation ? Pour le sociologue Loucif Said, interrogé par le site Maghreb émergent, les Algériens, par ces mouvements, se réapproprient avant tout « le champ de la contestation sociale », longtemps interdit. Pour exprimer, par-delà les revendications économiques et le malaise social, une profonde « aspiration à la liberté politique et à la démocratisation ».

Photo AFP/Ryad Kramdi
Rosa Moussaoui
Article tiré de l’Humanité . le 20 février 2018

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