Au Maroc, la voix retrouvée des femmes victimes de violences

Une nouvelle loi contre les violences faites aux femmes a été adoptée le 14 février. Malgré quelques avancées, des victimes sont toujours empêtrées dans des procédures juridiques pour faire valoir leurs droits. Paroles de rescapées de la petite ville de El Hajeb.

Khadija (1) pose ses mains sur ses genoux recouverts de sa djellaba beige. Difficilement, la jeune Marocaine de 21 ans raconte son histoire sous le regard ému de sa mère. «En deux ans de mariage, mon mari m’a battue puis empêchée de sortir de chez moi et de voir ma famille pendant un an», retrace-t-elle, un mois et demi après s’être échappée du petit appartement partagé avec son mari à El Hajeb, ville rurale de région de Fès-Meknès. Sa mère, inquiète, avait porté plainte. «La police m’a dit de ne pas me préoccuper car ma fille était avec son mari»,s’insurge-t-elle. Avant sa séquestration, Khadija avait essayé de déposer une plainte, certificat médical et photos de son corps lacéré par des câbles électriques à l’appui. Elle avait abandonné la procédure face aux menaces de son époux. Désormais, elle demande le divorce.

Des cas comme Khadija, l’association Amal pour la femme et le développement d’El Hajeb en voit défiler entre trois et cinq tous les jours depuis seize ans. La petite ville de 35 000 habitants, faite d’immeubles de béton, est accrochée aux premiers contreforts du Moyen-Atlas. A partir de la route principale, de petites rues grimpent vers le local d’Amal, à l’abri de l’agitation du souk du lundi matin. «Nous écoutons les femmes et leur donnons une orientation juridique», explique Hasna Allali, membre fondatrice. Pour aider ces victimes, la nouvelle loi 103.13 contre les violences faites aux femmes a été adoptée au Parlement le 14 février. Déposée en 2013 par Bassina Hakkaoui, ministre de la Famille issue du Parti justice et développement (PJD, islamiste), elle doit encore être publiée au Bulletin officiel, pour entrer en vigueur six mois plus tard. Pour la première fois, ce texte criminalise le harcèlement ainsi que le mariage forcé, et durcit les sanctions quand les violences sont commises par un proche.

Certificat médical d’inaptitude

«Cette loi ne répond pas à tous les obstacles que nous rencontrons sur le terrain, comme les pièces justificatives de violence qui sont impossibles à réunir», regrette pourtant Fatih Oudra, qui travaille dans le centre d’écoute de l’association Amal depuis 2013. La victime doit apporter des preuves, des photos et témoignages des violences subies, et un certificat médical d’inaptitude de vingt jours. «La plupart des cas ne sont alors jamais poursuivis en justice», se désole Stéphanie Willman Bordat, de l’ONG MRA Women’s Rights.

Certaines femmes abandonnent l’idée de porter plainte, comme Zineb (1), 39 ans dont douze de mariage. «Ce serait une perte de temps. Je n’ai plus de traces des violences et les témoignages de mes enfants et de ma mère – eux aussi victimes – ne seront pas pris en compte», assure-t-elle, trois mois après la fuite de son mari sous la pression de ses frères. «Dans la seule pièce où nous vivons, il me battait sous l’effet de l’alcool et des drogues, de jour comme de nuit devant nos quatre enfants», se rappelle Zineb, qui habite dans un petit village à plus de 30 kilomètres de El Hajeb. Le regard dur sous son foulard noir, la femme, qui survit avec quelques commandes de couture par mois, demande seulement le divorce. «Je ne me marierai plus, même avec un couteau sous la gorge», assure-t-elle.

Viols à répétition

Dans les zones rurales où tout le monde se connaît et le travail se fait rare, «les pressions sociales et économiques pèsent sur les épaules des femmes», explique Hasna Allali. Hanane (1), 30 ans, a pris du temps avant de dénoncer son mari avec qui elle est mariée depuis trois ans. Battue, violée et forcée de travailler dans les champs de sa belle-famille, elle a osé parler après avoir été chassée de chez elle, le 25 janvier, sans affaires ni papiers. «Notre avocate lui a conseillé de demander une pension alimentaire et une maison indépendante, et non pas le divorce où elle perdrait ses droits», explique Fatih Oudra, qui suit de près ce dossier. A 30 ans, Hanane, qui n’a jamais travaillé dans une entreprise ni étudié, ne peut pas être indépendante ni subvenir aux besoins de sa mère au foyer et de son père handicapé. La jeune femme va porter plainte pour violences physiques et psychologiques. Elle ne pourra pas en faire autant pour les viols à répétition perpétrés par son mari. «Contrairement à la Tunisie, le viol conjugal n’est pas reconnu dans la nouvelle loi marocaine», relève Stephanie Willman Bordat.

Hanane et Khadija n’osent plus sortir de chez elles de peur de croiser leurs maris. La loi 103.13 permettra d’interdire à une personne accusée de violence de s’approcher de la victime, mais cet article est «insuffisant» selon Stephanie Willman Bordat. «Cette ordonnance de protection se fait par le procureur s’il y a un procès en cours au pénal. Nous souhaitons qu’une ordonnance de protection civile puisse être faite à n’importe quelle phase du processus», revendique la militante. En attendant le divorce, Khadija, qui a été enfermée pendant un an, rêve de revoir ses amies. «Mon frère m’a donné un téléphone pour parler avec elles mais je ne m’aventure pas encore à les voir», sourit-elle tristement.

(1) Les prénoms ont été changés.

Photo REUTERS
Théa Ollivier 
Article tiré de Libération  le 22 février 2018

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