Une vie dédiée à la conquête des droits des Mauritaniennes

Fatimata Mbaye, avocate mauritanienne, icône de la lutte pour les droits des femmes dans son pays, est reconnue dans le monde comme l’une des femmes les plus influentes d’Afrique. La semaine dernière, elle a rencontré des étudiants de la faculté de droit d’Aix-en-Provence.

« Mon passé a été un passage obligatoire pour arriver là où je suis. J’ai été le cobaye de ma famille, une famille entre tradition et modernité. Mais j’ai appris de tout ça, je ne leur en veux pas ». La tradition ? Marier une enfant de 12 ans à un homme de 45 ans. La modernité : l’aider à s’en extirper. « C’est paradoxal, je sais bien, mais ma famille m’a soutenue quand j’ai voulu divorcer. Tout ceci m’a ouvert les yeux sur beaucoup de choses ». En particulier sur cette partie de la société mauritanienne qui, sans l’avouer peut-être, avait fini par prendre conscience que les droits des enfants devaient primer sur le respect des cultures ancestrales.

Devenir avocate : un défi

Fatimata Mbaye a vécu le pire dans son pays. Après une enfance brisée par l’union forcée, le cauchemar des viols conjugaux (que la Mauritanie ne condamne toujours pas pénalement), la maternité non consentie (ses trois enfants l’appellent « notre grande sœur »), c’est à l’âge de 18 ans qu’elle parvient à obtenir le divorce. C’est à cet âge-là, aussi, qu’elle décide de donner une dimension universelle à son propre combat. Une seule solution pour aider les femmes de son pays à conquérir de nouveaux droits : devenir avocate. « C’était un vrai défi », reconnaît-elle, « je voulais montrer que les Mauritaniennes pouvaient accéder à l’excellence et que cette profession n’était pas faite uniquement pour ceux qui ont un porte-feuille garni ». Après l’obtention de son baccalauréat, Fatima Mbaye se lance donc dans des études de droit à Nouakchott en 1981. La chose est mal perçue, dans une société patriarcale où la moitié de la population est privée de droits et de parole. Mais Fatimata a la détermination requise pour mener jusqu’au bout ce qu’elle appelle « sa révolte ». En 1985, elle devient la première femme de son pays à s’inscrire au barreau. D’abord avocate généraliste, elle se spécialise ensuite dans la défense des enfants puis celle des droits des femmes, luttant aussi activement contre la discrimination des noirs. Un combat qui lui coûtera cher. En 1986, pour avoir participé à la rédaction du « Manifeste du Négro-Mauritanien opprimé » adressé aux chefs d’État africains réunis à la conférence des non-alignés au Zimbabwe, elle est arrêtée sur ordre du président mauritanien. Premières années de prison – pas de quoi la dissuader de poursuivre ses activités, bien au contraire. En 1991, elle est à nouveau emprisonnée, torturée. Puis libérée. Et emprisonnée à nouveau, en 1998. Ces années-là, elle n’aime pas en parler. Pas par pudeur ni par peur de raviver les douleurs. « Le spectre de la violence revient dans une vie », mais sa priorité, insiste-t-elle, n’est pas de focaliser l’attention sur sa propre existence. Sa priorité, « ce sont les femmes. Elles sont le symbole de l’humanité. Si nous laissons faire les violences sur les petites-filles, les jeunes filles, les femmes, les vieilles femmes, si nous ne les protégeons pas, alors nous acceptons la destruction de l’humanité ». Son objectif aujourd’hui pour mettre un terme aux violences, humiliations, mutilations génitales sur les petites filles, aux viols, aux emplois inaccessibles et à la domination masculine ancrée dans beaucoup trop de pays : « imposer une loi internationale pour faire respecter les droits des femmes, qui puisse être appliquée à tout moment et dans toutes les sociétés ».

« Ca n’est pas une lutte qui revient de facto aux femmes »

Aujourd’hui, Fatimata Mbaye n’est plus la seule femme avocate en Mauritanie, mais elle reste la seule à plaider. Difficile de ne pas y voir une autre forme de violence, sociétale, psychologique, dans un pays où en 2018 encore, le mari peut en toute impunité violer son épouse, la battre, porter atteinte à sa dignité. Mais quelque chose a changé, et même si l’humilité l’empêche de l’admettre, Fatimata Mbaye y a contribué : depuis que son combat a été rendu audible par la reconnaissance internationale et la multitude de décorations commentées et médiatisées dans le monde entier, les femmes osent passer la porte de son cabinet, osent parler et de plus en plus souvent, porter plainte. Car si le viol conjugal n’est pas reconnu, « les coups et blessures peuvent être punis » explique l’avocate, pour qui rien ne sera possible sans y associer « l’autre moitié » : « ça n’est pas une lutte qui revient de facto aux femmes, mais à tous les membres de la société. Sinon le combat est perdu d’avance. Un juge est membre de la société. Alors il faut former les futurs magistrats à l’égalité et à l’accès à la justice pour tous ».

C’est la raison pour laquelle, inlassablement, depuis des années, Fatimata Mbaye part à la rencontre des étudiants en droit dans le monde entier, comme elle l’a fait la semaine dernière à Aix-en-Provence, où toutes les mains qui se sont levées ce jour-là pour demander la parole et lui poser des questions, ont été des mains de femmes. Tout un symbole.

 Sabrina Guintini 
Article tiré de la Marseillaise  le 6 mars 2018

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