Syrie – «La communauté internationale n’a plus les moyens de peser dans les négociations»

Le Conseil de sécurité de l’ONU s’est réuni mercredi après l’échec du cessez-le-feu dans la Ghouta orientale, voté à l’unanimité le 24 février. Une énième tentative pour trouver une issue au conflit qui meurtrit la Syrie depuis sept ans. 

Depuis le début du conflit syrien, Américains et Européens tentent tant bien que mal de convaincre Bachar al-Assad et ses alliés de mettre un terme au massacre de la population civile. Pourtant, malgré les déclarations de bonnes intentions, la situation est dans une impasse et fait même passer les résolutions onusiennes pour de vulgaires coups d’épée dans l’eau. Entretien avec Agnès Levallois, spécialiste du Moyen-Orient et viceprésidente de l’Institut de recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient (iReMMO), qui tente de décrypter les raisons d’un blocage.

Comment expliquez-vous cette impuissance de la communauté internationale ?

L’impuissance de la communauté internationale est flagrante et désespérante. Ce que j’observe depuis le début du conflit, c’est qu’il n’y a en réalité que deux acteurs : l’Iran et la Russie, les deux seuls Etats dont la position (pro-régime syrien) est constante. Le camp d’en face, lui, n’a jamais réussi à parler d’une seule et même voix et ne s’est pas donné les moyens d’agir. Mais c’est surtout la décision des Etats-Unis, en septembre 2013, de ne pas intervenir militairement qui lui a fait perdre en crédibilité, engendrant de facto un renversement du rapport de force. Aujourd’hui, la communauté internationale n’a plus les moyens de peser dans les négociations du conflit car elle s’est privée de toute intervention militaire. Du coup, c’est un feu vert pour Bachar al-Assad.

Pourrait-on envisager une intervention militaire aujourd’hui ?

Le problème, c’est que le conflit syrien est pris en otage par plusieurs autres dossiers régionaux. Israël, l’Iran, la Turquie… Chaque acteur a des priorités qu’il n’est pas nécessairement prêt à compromettre pour s’engager militairement. En France, en tout cas, la réponse est visiblement négative pour le moment. Emmanuel Macron a fait quelques déclarations dans ce sens au cas où des armes chimiques seraient utilisées par le régime. Or plusieurs ONG ont justement alerté sur l’usage de ces armes chimiques, mais rien n’a bougé, sous prétexte qu’il n’y aurait pas de preuve absolue. En outre, la France ne voudra sûrement pas s’engager seule. Or personne ne semble prêt à agir de concert. La marge de manœuvre est donc extrêmement réduite.

Quelles seraient, en définitive, les alternatives envisageables ?

La seule voie possible est la voie diplomatique. Il faut discuter de la façon la plus discrète et informelle possible, en privilégiant les approches bilatérales. Mais cela soulève une autre question à laquelle très peu d’Etats ont la réponse : comment négocier avec les Russes, acteurs charnière et incontournables des négociations ? Contrairement aux Européens et Américains, Vladimir Poutine a beaucoup de cartes en main. Face à l’hésitation du camp adverse, il a un véritable boulevard devant lui. Il est logique qu’il en profite. La France doit s’interroger sur les dossiers sur lesquels elle peut lâcher du leste. Il n’y a qu’en concédant certaines choses au Kremlin qu’elle pourra en obtenir d’autres en retour.

La Russie semble avoir adouci sa position, en acceptant notamment la trêve discutée par le Conseil de sécurité, alors qu’elle imposait systématiquement son veto. Comment le justifiez-vous ?

Il s’agit ici d’une question purement stratégique de crédibilité internationale. La Russie cherche à prouver sa bonne foi et à démontrer qu’elle n’est pas responsable des blocages qui affectent la population civile. Elle a eu beau jeu de se montrer en grand seigneur, prête à organiser un cessez-le-feu, mais il s’agit en réalité d’une action opportuniste pour redorer son image auprès de la population. Car finalement, sur le terrain, elle est bien incapable de faire respecter cette trêve. Cela pose aussi la question de la pertinence des Nations Unies qui, aussi incroyable que cela puisse paraître, ne parvient tout simplement pas à faire respecter une trêve humanitaire. L’organisation n’est plus capable de faire ce pour quoi elle a été créée : protéger les populations civiles.

Photo : AFP – Abdulmonam Eassa
Amélie Beaucour
Article tiré de Libération  le 8 mars 2018

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