Dans Afrin assiégée et bombardée, les femmes manifestent contre l’attaque de la Turquie

A l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, des milliers de femmes venues de toute la région, ont manifesté jeudi 8 mars dans les rues de la ville d’Afrin, soumise depuis 48 jours aux bombardements de l’armée turque et aux survols des drones. Une Française présente sur place, témoigne de la manière dont la résistance s’organise, femmes en tête, dans la ville assiégée.

Maria Couture est l’une des militantes internationale venue apporter son soutien aux femmes d’Afrin. Partie lundi matin de la ville de Qamichlo, la capitale du Rojava, elle fait partie d’un convoi d’un millier de femmes de cette région du nord-est de la Syrie, voyageant à bord de bus et de voitures, qui a rejoint en deux jours la ville d’Afrin. Contrairement à ce qui s’était produit récemment lors d’un déplacement du même type, le convoi cette fois-ci n’a pas été attaqué par l’aviation turque.

Après avoir traversé la zone contrôlée par le régime syrien qui sépare les deux enclaves kurdes du Rojava et du canton d’Afrin (où il a été escorté par les forces syriennes), le convoi est passé au nord d’Alep, avant d’entrer dans Afrin. « Alep était indiqué à 13 kms » rapporte Maria Couture, « et là nous avons vu de très près les signes historiques de la guerre qui a eu lieu ici, avec notamment tous les impacts d’obus et de balles de différents calibres qui trouent les murs. Beaucoup de gens de cette région se sont réfugiés à Afrin. »

Accueil extrêmement chaleureux du convoi de femmes de la part des habitants d’Afrin

Maria Couture décrit l’accueil extrêmement chaleureux du convoi de femmes de la part des habitants d’Afrin. « Beaucoup de gens sortaient des maisons et nous acclamaient », dit-elle, « nous avons fait la fête jusque tard dans la nuit. » La fête dans une ville soumise aux bombardements aériens de l’aviation turque et des drones (« ils survolent sans arrêt la ville, drone de reconnaissance et drones d’attaques, » explique Maria Couture), où tout commence à manquer. Les deux stations qui fournissaient le réseau téléphonique ont été bombardées et sont maintenant occupées par les militaires turcs et les groupes de djihadistes auxquels ils sont alliés.

« Nous avons fait la fête jusque tard dans la nuit. »

L’eau également commence se faire rare, notamment en raison de la surpopulation de la ville. Aujourd’hui en effet, selon les informations fournies par les forces combattantes kurdes, Afrin est encerclée par 6 fronts différents, correspondant à 6 districts. L’armée turque est très proche, pas plus de 8 kms, et une grande partie des habitants des villages qui entourent Afrin, se sont réfugiés en ville, où chaque maison est désormais occupée par plusieurs familles.

Ce qui n’empêche pas de nombreuses familles de rester dans les villages les plus proches du front. « Les femmes que nous y avons rencontrées, disent qu’elles n’ont pas peur de l’armée turque. Il y a un attachement à la terre qui est très fort ici. Il y a 30 millions d’oliviers autour d’Afrin, ces arbres sont très présents dans la vie des gens, tout le monde a des oliviers, c’est pourquoi les gens veulent rester dans les villages. »

Forte résistance

Marie Couture explique que malgré le danger et les difficultés de la vie quotidienne à Afrin, l’esprit de résistance à l’agression de l’Etat turc reste très fort dans la population. « Mercredi, nous avons participé à une opération de bouclier humain dans le village de Shera situé au nord-est d’Afrin, » explique-t-elle. « Nous y avons passé tout l’après-midi. Les montagnes de fumée dégagées par les bombardements de l’artillerie turque sur les collines en face de nous, étaient à chaque fois accueillies par les youyous des femmes, c’était quelque chose de très fort. »

« Mercredi, nous avons participé à une opération de bouclier humain dans le village de Shera situé au nord-est d’Afrin »

Ambiance tout aussi étonnante à l’hôpital d’Afrin où elle assiste à une danse devant ce lieu hautement symbolique de la ville : c’est là que sont amenés les blessés et les morts qui viennent du front. « Les funérailles sont un moment très fort dans la vie collective », explique Marie Couture, qui a assisté elle-même aux obsèques de plusieurs combattants des YPG (Unités de protection du Peuple, ndlr) et d’un médecin tués par un bombardement de l’aviation turque sur un poste de premier secours, dans un village du sud-ouest d’Afrin.

« Les funérailles sont un moment très fort dans la vie collective »

Selon les informations fournies par les autorités de la ville, 230 civils ont été tués depuis le début de l’attaque de la Turquie, 645 blessés, et 283 combattants kurdes des YPJ et des YPG ont trouvé la mort.

Les femmes sur tous les fronts

« En dehors des forces combattantes, les YPJ (Unité de protection de la femme, ndlr), les femmes sont présentes partout, dans toutes les institutions et les groupes de la ville, et dans tous types de travaux. Elles jouent un rôle central pour maintenir le moral de la population, » explique Maria Couture, poursuivant : « ce matin, dans la manifestation qui a eu lieu à l’occasion de la Fête internationale des femmes, le slogan, c’était « les femmes se soulèvent pour Afrin. »

Hediye Yusuf, co-présidente de l’Assemblée de la Fédération démocratique du Nord de la Syrie lors de la manifestation du 8 mars à Afrin

Beaucoup portaient par dérision des masques de djihadistes, ceux qui attaquent les villages en avant des troupes turques, selon un scénario qui semble désormais bien rôdé, explique Maria Couture : « la stratégie de l’Etat turc, c’est d’envoyer les mercenaires des différents groupes djihadistes dans les villages pour les piller et une fois que les villages sont entre leurs mains, les militaires turcs arrivent, jouant le rôle du bon policier par rapport au mauvais. Mercredi matin par exemple, les villages de Kusa et Meydan-Ekbez, au nord-ouest d’Afrin,  ont été encerclé. 300 villageois ont été capturés, on n’a aucune nouvelle d’eux. »

Un sentiment d’abandon

Face à l’armée turque et à son équipement sophistiqué – aviation, artillerie et tanks « Léopards », de fabrication allemande – les combattants kurdes manquent d’armement. Ils ne disposent par exemple d’aucun moyen de lutte anti-aérienne. Mais au sol, la résistance des YPG et des YPJ empêche l’armée turque de progresser rapidement, ce n’est d’ailleurs pas elle qui est en première ligne, mais les djihadistes qu’elle pousse en avant, et ce sont contre eux que combattent directement les milices kurdes. 1700 combattants kurdes venant de Deir-ez-Zor, région dans laquelle subsistent des groupes de djihadistes, devraient bientôt rejoindre Afrin pour renforcer la défense de la ville.

« Il y a un sentiment d’abandon de l’extérieur, mais pas de désespoir, » explique Maria Couture. « Tout le monde regrette que l’Europe notamment ne soutienne pas les Kurdes, alors que ce sont eux qui ont débarrassé l’Irak et la Syrie de Daesh. Mais aujourd’hui, la Turquie fait alliance avec les groupes djihadistes, il y a d’ailleurs longtemps qu’elle a des liens avec eux, elle leur a fourni des armes, elle a accueilli les blessés dans ses hôpitaux. »

La Turquie considère que le Rojava (la région du Nord de la Syrie administrée par les Kurdes, ndlr), pourrait servir d’exemple en Turquie, qu’il menace l’unité du pays. Erdogan ne supporte pas, entre autres, le rôle que jouent les femmes dans l’organisation du Rojava, l’égalité hommes-femmes. La Turquie a légalisé le mariage des enfants à partir de 9 ans, et il y a une énorme répression contre les LGBT. Il y a une haine profonde de la culture kurde, de ses valeurs démocratiques et féministes, qui unit le gouvernement turc aux djihadistes.

En attendant, la Turquie tue des civils à Afrin. Les gens ici attendent que les peuples d’Europe, les organisations de gauche, se mobilisent pour condamner l’agression de la Turquie comme une tentative de génocide. On constate ici que des villages sont en train d’être détruits, que les populations sont encore une fois livrées aux hordes de djihadistes, le monde entier devrait réagir. »

Photos Maria Couture
Jean-Jacques Régibier
Article tiré de l’Humanité . le 9 mars 2018

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s