Crise à Mayotte – Pourquoi l’île française est en grève générale depuis près d’un mois

Une ministre qui « n’est pas la bienvenue » à Mayotte, des maires qui menacent de fermer les écoles et des manifestants qui veulent encercler Mamoudzou : les propositions du gouvernement pour renforcer la sécurité dans l’île et lutter contre l’immigration n’ont pas calmé la mobilisation populaire.

Les Mahorais sont à bout de nerfs. Mayotte, département français depuis 2011, est secoué depuis près de trois semaines par un mouvement de contestation populaire. Dénonçant notamment l’insécurité qui règne sur l’île, une manifestation a rassemblé plusieurs milliers de personnes, le 7 mars.

Dimanche 11 mars, des manifestants ont érigé plusieurs barrages à Longoni, au nord de Mayotte, bloquant le port principal de l’île et empêchant tout ravitaillement. Les trois barrages, « hermétiques », ont été mis en place dès 8 heures, a affirmé Maoulida Momed, un des porte-parole du mouvement qui a déclaré que « rien ne rentrait, rien ne sortait ».

Un durcissement du mouvement est même prévu pour lundi 12 mars, ont prévenu vendredi ses organisateurs. Ils envisagent désormais l’encerclement de la capitale, Mamoudzou. Des maires, solidaires du mouvement, menacent de fermer les écoles, voire de ne pas organiser l’élection législative partielle prévue le 18 mars. Mais quels sont les raisons de cette colère ?

L’insécurité grandissante

L’insécurité, et notamment les actes de délinquance commis autour des établissements scolaires par des bandes, est à l’origine de ce mouvement populaire. Le 19 janvier, de violents affrontements (caillassages et bagarres entre bandes rivales) ont éclaté au lycée Kahani de Mamoudzou, nécessitant l’intervention des forces de l’ordre et l’évacuation des élèves. Les agents décident immédiatement d’exercer leur droit de retrait, raconte La 1ère. Le lendemain, ils sont rejoints par la majorité des chauffeurs de bus scolaires de Mayotte, qui se rassemblent avec leurs véhicules à Mamoudzou.

Cette mobilisation trouve vite un écho dans la population, excédée par les vols, rackets et agressions qu’ils subissent. « Paradoxalement, selon les chiffres fournis début février 2018 par le procureur de la République de Mayotte, en 2017, la délinquance dans l’île a baissé de 9%, mais les ‘violences non crapuleuses’ sont en hausse de 4,7% », détaille La 1ère. Le site rappelle qu’en 2015, Mayotte détenait le taux de cambriolages le plus élevé de France. Le ministère de l’Intérieur écrivait alors : « Les infractions violentes et les cambriolages sont beaucoup plus fréquents à Mayotte qu’en métropole, et même que dans la majorité des Outre-mer. Seul le nombre de vols sans violence contre des particuliers se situe, une fois rapporté à la population, en deçà de la moyenne nationale. »

Interrogés par RFI, des Mahorais racontent vivre la peur au ventre. Ils craignent notamment « les coupeurs de route » qui arrêtent les véhicules et « rackettent les automobilistes », s’emparent des téléphones portables et « attaquent des passants à la machette. »

Une immigration clandestine chaotique 

Les Mahorais protestent aussi contre la forte immigration clandestine en provenance des Comores, un archipel situé à 70 km de ses côtes. Parmi les 50 mesures revendicatives présentées par les manifestants, ils exigent ainsi un « plafond d’accueil des mineurs isolés » à Mayotte, et que ceux-ci soient également pris en charge par des communes de métropole. Selon la ministre des Outre-mer, Annick Girardin, Mayotte compte 45% de population étrangère en situation irrégulière.

Les femmes comoriennes rejoignent notamment Mayotte dans des embarcations de fortune, au péril de leur vie, pour accoucher dans de bonnes conditions à la maternité de Mamoudzou, rappelle France 24.

Des services publics saturés 

La population mahoraise dénonce la saturation au sein des hôpitaux, des services publics, des écoles… où faute de places, les enfants vont en cours par rotation. Toujours selon La 1ère, la population de Mayotte (qui compte aujourd’hui 256 000 habitants) a été multipliée par 11 en soixante ans. Un Mahorais sur deux à moins de 17 ans. En 2012, le nombre d’enfants par femme (indice de fécondité) était de 4,1, contre 2 enfants par femme pour l’ensemble de la France.

Or, l’île n’a pas les moyens pour mener à bien cette explosion démographique. Devant l’Assemblée nationale, mardi, la ministre des Outre-mer reconnaissait que « pour être au rendez-vous, il nous faudrait créer une classe par jour ». Dans ce contexte très compliqué, Annick Girardin a assuré sur RMC que le gouvernement tâchait, « en priorité », de « répondre à l’organisation sécuritaire de la rentrée des classes » après les vacances, qui doit se tenir lundi. « Elle aura lieu sauf si les barrages sont maintenus et les écoles fermées, puisque certains maires aujourd’hui appellent à la fermeture des écoles », a-t-elle indiqué

La mobilisation n’arrange rien. Vendredi, le centre hospitalier de Mayotte a alerté sur la situation « extrêmement préoccupante«  qu’il connaît en raison de la contestation qui paralyse l’île. Dans un courrier, l’hôpital constate que « les patients n’arrivent plus à accéder aux structures de soins publiques ou privées », en raison des barrages quotidiens. « On observe déjà l’admission de patients dans un état très dégradé », et « le bloc opératoire ne peut plus fonctionner normalement, faute de personnel », insiste-t-il.

L’inaction du gouvernement

Avec un taux de chômage très élevé (26%) et 84% des personnes vivant sous le seuil de pauvreté, selon un chiffre rappelé par la ministre, Mayotte est un département au bord de l’éruption. Le gouvernement a ainsi annoncé le renfort de forces de l’ordre sur place, notamment pour sécuriser les écoles, et a dit réfléchir à l’idée de modifier le statut de la maternité de Mayotte, qui compte plus de 10 000 naissances par an, dont une majorité issue de mères comoriennes. Objectif : qu’une naissance sur place n’implique pas forcément l’accès à la nationalité française.

Mais ces propositions n’ont pas suffi à calmer la population, qui se dit abandonnée par l’Etat français. Même les deux sénateurs LREM de Mayotte, Abdallah Hassani et Thani Mohamed-Soilihi, ont jugé que la réponse du gouvernement « n’était pas à la hauteur des attentes ».

Vendredi, les organisateurs de la mobilisation ont prévenu que la « grève générale » ne cesserait que lorsqu’un membre du gouvernement « se mettra à la table des négociations et sortira des éléments concrets ». Pour autant la venue de la ministre des Outre-mer, qui envisage de se rendre sur place après la rentrée scolaire prévue lundi, « n’est clairement pas souhaitée », ont déclaré l’intersyndicale et le Collectif des citoyens de Mayotte, à l’origine du mouvement. Ils exigent la venue de « quelqu’un qui puisse engager le gouvernement », comme le président de la République, le Premier ministre ou le ministre de l’Intérieur.

Photo AFP/Ornella Lamberti
Article tiré de Franceinfo . le 11 mars 2018

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