La «bonne mère» contre l’égalité salariale

Aux Etats-Unis comme au Danemark, l’arrivée d’un enfant va entraîner une baisse du salaire ou une moindre progression du salaire des femmes. 

Quelques jours après la Journée des droits des femmes, le 8 mars 2018, il est encore temps de faire le point sur l’égalité femmes-hommes au travail. Depuis les années 70, l’égalité salariale a fait des progrès spectaculaires, d’abord dans les pays scandinaves, ensuite dans la plupart des autres pays développés.

Mais depuis le milieu des années 2000, la progression de l’égalité salariale entre les femmes et les hommes s’est ralentie, voire s’est arrêtée. Comment l’expliquer ? Aux Etats-Unis comme au Danemark, les femmes qui deviennent mères pour la première fois subissent des pertes de salaire importantes et durables par rapport à leurs conjoints. Au Danemark, 80 % des différences de salaire entre les femmes et les hommes sont imputable à la maternité.

En compilant les données fiscales, des chercheurs ont pu étudier les revenus des couples avant et après la naissance du premier enfant. Aux Etats-Unis, Yoon Kyung Chung, Barbara Downs, Danielle Sandler et Robert Sienkiewicz montrent que le salaire annuel des hommes augmente après la naissance du premier enfant quand celui des femmes diminue. Henrik Kleven, Camille Landais et Jakob Egholt Sogaard mettent en évidence le même phénomène au Danemark. Cette situation est d’autant plus frappante que le Danemark applique une politique familiale généreuse, combinant des congés maternité et un système de garderie publique beaucoup plus développé qu’aux Etats-Unis. Dans un cas comme dans l’autre, l’écart des salaires dans le couple est donc amplifié par la première naissance.

Pourquoi le salaire annuel des femmes diminue-t-il quand elles deviennent mères ? On pourrait penser que c’est parce qu’elles s’arrêtent de travailler. C’est vrai, mais ce n’est qu’une partie de l’explication. La réduction des heures travaillées et la diminution du salaire horaire jouent des rôles tout aussi importants. Après la naissance de leur premier enfant, les femmes ont moins de chances d’être promues au rang de cadre. Elles vont aussi s’orienter vers des entreprises qui offrent de meilleures conditions de travail, mais des salaires plus faibles, comme la fonction publique.

Après la naissance de leur premier enfant, le salaire des femmes diminue donc comparativement à celui de leur mari (ou de leur compagnon) et cette différence entre les femmes et les hommes ne s’efface guère avec le temps. Les femmes ayant d’autres enfants, la mécanique persiste et du coup l’écart salarial également.

Aux Etats-Unis, la tendance de fond est bien à la diminution des inégalités de salaire entre les hommes et les femmes tant qu’ils sont jeunes et sans enfant. On observe même aujourd’hui une quasi-égalité salariale. Le Danemark enregistre un phénomène identique, mais après la première naissance, les femmes vont voir leur rémunération progresser moins vite.

Résultat, les femmes se voient pénalisées par la maternité qui explique une part de plus en plus grande des écarts enregistrés entre les deux sexes. En 1980, elle expliquait environ 40 % des inégalités salariales femmes-hommes, à comparer aux 80 % enregistré en 2013. En d’autres termes, l’arrivée d’un enfant constitue le dernier obstacle à l’égalité salariale femmes-hommes dans un pays avancé comme le Danemark.

La perte de salaire subie par les femmes du fait de la maternité est probablement liée à une conception très traditionnelle des choses. La très grande majorité des Danois, femmes et hommes confondus, pensent en effet qu’il est préférable pour les femmes de ne pas travailler à plein temps quand elles ont des enfants en bas âge. D’où viennent ces préférences culturelles ? Il est difficile de le dire avec certitude, mais l’exemple donné par les mères à leurs enfants semble jouer un rôle moteur. En effet, les femmes dont la mère a beaucoup travaillé ont tendance à subir des pertes de salaire moins élevées après la naissance de leur premier enfant.

De manière intéressante, le comportement de la mère du mari vis-à-vis du travail n’a quant à lui pas d’influence sur l’évolution du salaire de la femme du couple. Il est donc vraisemblable que les femmes apprennent ce qu’est une «bonne» mère en observant leur propre mère. Si ta mère ne travaillait pas quand tu étais petite, tu ne travailleras pas quand tu seras plus grande et que tu auras des enfants. La conception de la maternité est donc bien l’un des derniers obstacles à l’égalité salariale.

Photo : AFP – Gabriel Bouys
Ioana Marinescu
Article tiré de Libération  le 13 mars 2018

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