Expérimentation animale – La France doit investir les «nouvelles approches»

Contrairement à ses voisins européens qui financent des programmes ambitieux, la France se contente du service minimum. 

Les méthodes alternatives à l’expérimentation animale, qu’on appelle aujourd’hui les «nouvelles approches», sont un enjeu majeur, tant pour le bien-être animal que pour l’innovation en France, sujet étonnamment absent du débat actuel. Malheureusement, la situation française par rapport à nos voisins européens pourrait se résumer ainsi : service minimum.

Les données européennes permettent d’avoir un aperçu de ce retard français, qui a le don d’exacerber les frustrations des associations : près de 2 millions d’animaux de laboratoires en 2016 et zéro financement national étiqueté, recensé pour les méthodes alternatives dites «3Rs» (raffinement, réduction et remplacement des animaux de laboratoire). Si l’on se reporte à l’article 47 de la directive 2010/63/EU relative à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques, les Etats membres doivent informer la Commission européenne des progrès effectués au niveau national. La dernière mise à jour française date de 2014 (idem pour l’Allemagne et le Royaume-Uni) et les moyens mis en œuvre paraissent minimes – ce qui alimente les revendications des associations. Les investissements dans l’Hexagone ne semblent pas à̀ la hauteur de l’enjeu. L’exemple des Britanniques qui ont dépensé près de 65 millions d’euros depuis 2004 rend flagrant le retard de la France qui ne bénéficie «que» d’une plateforme nationale 3Rs (Francopa) survivant grâce au volontariat de ses groupes d’expert (une soixante de personnes). L’exemple britannique n’est pas une exception : des investissements similaires ont lieu en Allemagne, au Danemark, en Suède ou aux Pays-Bas. Dans ce dernier pays, le gouvernement table sur 2025 pour se passer totalement des tests sur animaux de laboratoires.

 

La directive européenne, même si elle est un compromis entre les 28 Etats membres, fait de l’Europe le continent le plus avancé au monde en matière de méthodes alternatives. Alors pourquoi la France est-elle en marge du mouvement ? Le manque de moyen, des rapports rarement mis en œuvre, le statu-quo, une transposition de la directive parfois laxiste et une absence de volonté politique sont imputables à cette situation. La faute à un héritage scientifique glorieux et une moisson de prix Nobel qui évitent toute introspection pour justifier une absence d’activité, de lisibilité et de visibilité des activités françaises dans les alternatives à l’expérimentation animale. Pendant ce temps, l’Allemagne et l’Angleterre qui dépassent la France au classement des prix Nobel attribués pour la médecine investissent néanmoins généreusement et durablement dans les «nouvelles approches» depuis une trentaine voire une quinzaine d’années via la mise en place des feuilles de route nationales ambitieuses.

Si nos voisins européens – les Pays-Bas, l’Allemagne, la Suède ou le Royaume-Uni – investissent dans les méthodes alternatives, en dotant largement leurs plateformes nationales dédiées aux 3Rs, c’est pour exploiter un domaine prometteur d’innovation tant pour la compréhension du vivant que pour la recherche thérapeutique. Certes, ces méthodes sont complexes, et leurs résultats, comme souvent dans le domaine de la santé, se manifestent plus tardivement que ne le souhaitent les scientifiques qui les portent. Ce sont souvent des méthodes en développement, plus prometteuses que finalisées. Pourtant, ces promesses sont réelles, et proches d’être réalisées, que l’on parle de mini-organes, d’impression 3D, de cellules-souches pluripotentes induites ou encore de modélisation numérique. Surtout, les solutions se développent aujourd’hui rapidement. Elles entrent en application tout aussi vite, particulièrement pour les tests où la pression réglementaire est forte (par exemple l’interdiction d’utilisation d’animaux de laboratoire pour la cosmétique). Elles génèrent d’ailleurs déjà beaucoup de retombées économiques. On assiste à la prise de parts de marché par des sociétés biotechnologiques hollandaises ou allemandes qui crédibilisent in fine ces solutions innovantes à forte valeur ajoutée pour l’économie nationale avec un spectre d’application mondial. En d’autres termes, ces «nouvelles approches» sont en train de faire éclore de futurs géants de la biotech.

Il n’y a cependant pas de fatalité en la matière, et la France dispose de nombreux atouts, notamment un tissu universitaire et industriel de recherche biotechnologique. Le travail de fond réalisé depuis de nombreuses années en France grâce à Francopa est à saluer tel que «ANTIOPES» : le réseau national français pour le développement des outils prédictifs pour la toxicologie environnementale. Mais davantage peut être fait.

Des pistes existent pour stimuler et augmenter la visibilité des actions françaises : étiquetage systématique des projets 3Rs, lancement d’appels à proposition de recherche sur le sujet, et financement de la recherche translationnelle sur les «nouvelles approches». La création de récompenses scientifiques 3Rs est une autre voie, avec des prix en plus grand nombre et mieux dotés (les Britanniques et les Allemands en attribuent des dizaines, avec des récompenses pouvant atteindre les 100 000 euros).

Prenons donc exemple sur nos voisins. Ne craignons pas que développer les méthodes non animales soit perçu comme un abandon de ceux qui utilisent l’animal et adoptons les approches internationales, pour enfin consolider le tissu universitaire et industriel existant sur les biotechnologies, et prendre pleinement part à ce secteur stratégique d’innovation.

Les Britanniques – eux encore – ne cachent pas leur ambition de dominer ce futur marché mondial. Il est nécessaire de dépasser cette dichotomie stérile et contre-productive entre les «nouvelles approches» (en particulier non animales) d’un côté et l’expérimentation animale de l’autre. Les efforts français doivent se tourner vers la disruption en cours. Il faut surmonter les réflexes de repli alors que la curiosité et le goût d’explorer au-delà des zones de confort devraient être le moteur et dénominateur commun.

Photo : AFP – Philippe Merle
François Busque, membre du groupe d’expert de Francopa et dirigeant de la société Altertox spécialisée dans les 3Rs.
Article tiré de Libération  le 26 mars 2018

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