Les sols de la planète dans un état «critique»

La dégradation des terres est si grave qu’elle affecte déjà 40% de la population mondiale. Et pourrait provoquer la migration de 50 à 700 millions de personnes d’ici 2050, alertent une centaine de scientifiques, dans une vaste étude internationale. 

Les sols se dérobent sous nos pieds. En cause ? Les activités humaines, qui détruisent les terres de la planète à un rythme tel que ces dernières sont dans un état «critique». Un phénomène qui affecte déjà 3,2 milliards de personnes, soit 40% de la population mondiale, et provoque l’extinction de nombreuses espèces, tout en aggravant le changement climatique. Voici en substance le cri d’alarme lancé ce lundi par plus d’une centaine de chercheurs bénévoles de 45 pays pour le compte de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (Ipbes, une structure onusienne qualifiée de «Giec de la biodiversité», en référence au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat).

Migrations et guerres

Seulement un quart des terres de la planète n’a pas été «significativement affecté» par l’activité humaine et le ratio devrait chuter à 10% d’ici 2050, laissant surtout vierges de toute dégradation les déserts, les régions montagneuses, la toundra et les régions polaires inhospitalières pour l’homme. La détérioration des terres, mal ou surexploitées, «conjuguée aux problèmes de changement climatique, qui y sont étroitement liés», est si grave qu’elle provoquera la migration d’au moins 50 millions d’humains d’ici 2050, alerte l’étude, la première d’envergure mondiale sur le sujet, qui compile toutes les publications scientifiques récentes. Et jusqu’à 700 millions si aucune mesure n’est prise pour enrayer les dégâts et si le changement climatique s’aggrave.

La dégradation des sols, pourtant sources de notre subsistance, accroît aussi les risques de guerres. «La baisse de productivité des sols rend les sociétés plus vulnérables à l’instabilité sociale, en particulier dans les régions sèches, où des années de très faibles précipitations ont été associées à une hausse des conflits violents allant jusqu’à 45%», soulignent les chercheurs. Car la qualité des sols a un impact sur la sécurité alimentaire : 95% de notre nourriture provient directement ou indirectement de la terre, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Mais aussi sur l’eau que nous buvons et l’air que nous respirons (les forêts produisent de l’oxygène et absorbent les gaz responsables du réchauffement climatique). Le coût économique de leur dégradation est quant à lui estimé à environ 10% du PIB annuel (chiffres de 2010), en raison de la perte de biodiversité et des services écosystémiques associés, qui sont «vitaux pour toute vie sur Terre».

Déforestation et consumérisme

Les raisons d’une telle dégradation ? La généralisation des pratiques agricoles et forestières non durables, notamment l’industrialisation de l’élevage et l’utilisation exponentielle d’engrais et pesticides de synthèse. Mais aussi la destruction des zones humides (87% ont été perdues depuis le début de l’histoire moderne il y a 300 ans et 54% depuis 1900) comme des forêts tropicales pour y cultiver des palmiers à huile ou du soja destiné à nourrir nos animaux d’élevage. Ou encore la pollution et l’expansion urbaine. Le tout provoqué et aggravé par «le style de vie hautement consumériste» des pays les plus riches et la croissance des revenus et de la démographie dans les pays en développement.

La bonne nouvelle est qu’il est encore possible d’agir et d’inverser cette tendance mortifère. A condition de prendre d’urgence des mesures ambitieuses. Ce qui, en plus d’améliorer les conditions de vie de dizaines de millions de personnes, serait aussi bon pour l’économie. Restaurer les sols a certes un coût initial, mais in fine, cela apporte des bénéfices décuplés, souligne l’Ipbes. A contrario, plus les gouvernements tardent à agir pour enrayer cette tendance, plus il sera difficile et coûteux de le faire.

Le rapport indique aussi qu’il est possible d’éviter d’étendre davantage les terres agricoles en augmentant la productivité de celles qui existent déjà et en incitant les populations à adopter un régime alimentaire moins destructeur de sols. Ainsi, manger davantage de protéines végétales et moins de protéines animales issues d’élevages industriels peut avoir un impact positif. De même que réduire le gaspillage alimentaire.

«Trois facettes d’un même enjeu»

«La dégradation des sols, la perte de biodiversité et le changement climatique sont trois facettes différentes d’un même enjeu, d’un même problème majeur : l’impact de plus en plus dangereux de nos choix sur la santé de notre environnement naturel, avertit Robert Watson, le président de l’Ipbes. Nous ne pouvons pas nous permettre d’aborder ces trois menaces de façon isolée, chacune mérite d’être en tête des priorités politiques et elles doivent être traitées ensemble.»

Réunie en session plénière à Medellín, en Colombie, l’Ipbes avait déjà sonné le tocsin la semaine dernière sur l’état de la biodiversité, menacée par une extinction massive des espèces, la première depuis la disparition des dinosaures, la première provoquée par les humains et leurs abus. Extinction qui «met en danger les économies, les moyens d’existence, la sécurité alimentaire et la qualité de vie des populations partout dans le monde», tant la nature est «au cœur de notre survie».

Photo : REUTERS – Bruno Kelly
Coralie Schaub
Article tiré de Libération  le 26 mars 2018

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