Manifs – Le match des chiffres

En plus des estimations de la préfecture et celles des organisateurs, voici maintenant les comptages d’un panel de journaux nationaux. Mais les plus intéressants ne sont-ils pas ceux publiés par la presse quotidienne régionale ? 

C’était une habitude vieille comme les manifs. Au soir de chaque cortège, attendre la fourchette comprise entre le chiffre de la préfecture (disons de la police, c’est plus clair) et celui des organisateurs. Plonger le doigt mouillé quelque part entre les deux, et se dire qu’on ne doit pas être loin de la vérité. L’estimation au doigt mouillé durait depuis des décennies. Elle aurait pu durer encore longtemps.

Et voilà, soudain, allez savoir pourquoi, que la presse décide de procéder à son propre comptage. Pas toute la presse. Mais un panel assez large, allant du Figaro à Mediapart, en passant par Libé et l’AFP. Ils font appel à un cabinet spécialisé dans l’évaluation des foules. Et les premiers résultats sont sans appel : non seulement l’évaluation de la presse de la manifestation des fonctionnaires et des cheminots du 22 mars (47 800 manifestants) est plus proche de celle de la police (49 000) que de celle des organisateurs (65 000), mais elle est même légèrement inférieure. Le match des estimations va-t-il désormais se tenir entre les journalistes et le bastion d’ultra-gauche de la préfecture de Paris ?

Deux conclusions possibles : soit la presse est une gardienne de l’ordre établi plus vigilante encore que la police, soit les organisateurs surévaluent systématiquement les effectifs de leurs manifestations depuis des décennies (depuis que les manifestations existent, en fait). Laissons cette question ouverte.

 

Du côté du Média des insoumis, on a choisi son camp : on ne diffusera que les chiffres des organisateurs. «Un cabinet d’études qui travaille pour des médias détenus par des oligarques… Gardez vos chiffres. Merci», tweete Sophia Chikirou, conseillère en communication de Jean-Luc Mélenchon, et cofondatrice du Média. Et, poussée par plusieurs twittos (dont le compte Twitter de la rubrique «Desintox» de Libé), elle poursuit : «Le choix des chiffres fait partie d’un choix éditorial. Nous, on assume !» C’est donc, en effet, un choix. Radical. Qui montre que le Média a choisi de sortir du champ journalistique, pour assumer son rôle d’instrument de propagande politique, ne diffusant que des chiffres politiques. Ce qui est d’ailleurs parfaitement son droit. Quand le chiffre réel peut être démoralisant, le chiffre politique donne de l’espoir. Il mobilise. Il regonfle les voiles. Il permet de désigner un adversaire commun : le chiffre faux de la police. Soit dit en passant, côté journalistes, l’arrivée de ce nouveau comptage va poser un problème aux médias financeurs. Vont-ils désormais publier ce seul comptage ou continuer de publier aussi ceux de la police et des organisateurs ? Et si oui, comment vont-ils le désigner ? «Comptage indépendant» ? «Comptage de la presse» ? «Notre comptage» ? Ce choix sémantique est aussi un choix.

Paradoxalement (mais rien n’est simple !), le chiffre politique est parfois plus proche de la réalité que le chiffre réel. Comment ? Une autre raison entre ici en jeu : le parisiano-centrisme de la presse. Prenons l’exemple des manifestations de retraités du jeudi précédent, le 15 mars. Ce soir-là, l’AFP a livré un bilan de «39 000 à 68 000» participants, cette fourchette se fondant sur les deux sources, a priori irréfutables, de la police et des syndicats, dans une trentaine de villes. Sauf qu’à l’initiative d’un journaliste breton, une autre estimation est arrivée, elle, au chiffre de 117 000 manifestants (certains cortèges regroupant aussi, il est vrai, des personnels des Ehpad et des étudiants). Comment s’est élaborée cette estimation concurrente ? En se fondant sur la compilation, ville par ville, des estimations de la presse quotidienne régionale (PQR) sur une centaine de défilés (soit trois fois plus que l’AFP). Or, il est apparu que les petites villes, en zone rurale, étaient proportionnellement beaucoup plus mobilisées que les grandes villes : sentiment d’abandon des services publics, angoisse pour la fermeture des «petites lignes» de train, jusqu’à la nouvelle limitation de vitesse à 80 km/h ont gonflé les rangs des manifestants des zones rurales. Bref, le mode de comptage parfait reste à inventer.

Daniel Schneidermann
Article tiré de Libération  le 26 mars 2018

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