Allemagne – Moins de chômeurs, plus de pauvres

La baisse du taux de chômage outre-Rhin s’accompagne d’une hausse de l’emploi atypique (temps partiel, CDD) et des inégalités sociales. 

La situation économique de l’Allemagne fait plus envie que pitié. En dehors d’une croissance satisfaisante (2,2 % en 2017 et 1,9 % en 2016), d’une compétitivité industrielle qui se manifeste pesamment par des excédents extérieurs considérables (de l’ordre de 8 % du PIB), la situation de l’emploi est également un motif de satisfaction outre-Rhin. Le taux de chômage s’établissait, en février, à 5,7 % et le chômage de longue durée était en régression depuis plus de dix ans.

Mais cette situation favorable de l’emploi s’accompagne aussi d’une hausse des inégalités. Celles-ci concernent en premier lieu le niveau des salaires. En moyenne, ils ont recommencé à augmenter en termes réels mais ces augmentations ne concernent pas l’ensemble de la distribution des revenus. Entre 1995 et 2015, alors que les 20 % de salariés les moins bien payés connaissaient une baisse de salaire réel de 7 %, les 30 % de salariés les mieux payés bénéficiaient d’une hausse allant de 8 % à 10 %.

Autre phénomène connu, la baisse du chômage s’est accompagnée d’une hausse de l’emploi atypique (temps partiel, CDD). Celui-ci ne représentait que 13 % de l’ensemble des emplois en 1991. En 2015, c’était plus d’un emploi sur cinq (21 %) qui était atypique. Cela ne signifie pas nécessairement que tous ceux ou celles qui occupent ces emplois vivent dans la précarité, mais d’autres indicateurs témoignent d’une dégradation de la situation des personnes employées. On définit de façon conventionnelle l’emploi mal payé comme celui qui correspond à un salaire inférieur à deux tiers du salaire médian. Les emplois mal payés représentaient à peu près 16 % de l’emploi au milieu des années 90 ; ce chiffre était monté à 22 % ou 23 % dans les années 2010.

L’extension d’un secteur de bas salaires et le déclin de la négociation collective avaient amené les syndicats à abandonner leur position traditionnelle et à revendiquer la création d’un salaire minimum. Celui-ci existe donc depuis 2015. Un document récent de l’Institut de recherches et d’études sociales (Ires) et de l’OFCE (1) effectue une comparaison de celui-ci avec les salaires minimums français et britannique. En comparant plusieurs situations familiales (célibataire, famille mono-active avec deux enfants de 7 ans et 9 ans, famille bi-active), les auteurs font ressortir des différences intéressantes entre les trois pays.

La comparaison des niveaux de vie se fait en regardant le revenu disponible (après impôts et transferts) des ménages concernés par «unité de consommation» (une unité pour le premier adulte, 0,5 pour l’adulte suivant et 0,3 unité par enfant de moins de 14 ans). Il ressort que la situation du célibataire est la moins favorable en Allemagne, son revenu s’établissant légèrement au-dessus du seuil de pauvreté (défini à 60 % du revenu médian). Avec un niveau de 63,7 % du revenu médian, le salarié célibataire allemand est moins bien loti que ses homologues britannique (69,4 %) et français (69,8 %).

La situation est différente si on considère la situation de familles avec deux enfants. La famille mono-active allemande obtient un revenu égal à 63,2 % du revenu médian, ce qui est moins que la famille britannique (69,8 %) mais nettement plus que la famille française qui, elle, se situe en dessous du seuil de pauvreté avec un revenu égal à 55,5 % du revenu médian. Une autre particularité allemande est la situation de la famille bi-active. Son revenu n’est que marginalement plus élevé que celui de la famille mono-active : 63,7 % du revenu médian avec un adulte travaillant à temps plein et l’autre adulte à temps partiel ; 63,5 % avec deux temps pleins. La situation est différente pour les cas français et surtout britannique où l’augmentation des revenus salariaux du ménage se traduit par une progression sensible du revenu disponible. Le dispositif allemand d’aides complémentaires fait qu’un ménage n’est plus éligible au-delà d’un certain niveau de revenu salarial. L’augmentation de l’activité salariée ne mène pas dans ce cas à une augmentation du revenu disponible en raison de la perte de certaines aides sociales. Au-delà de la question de la plus ou moins grande «incitation au travail», c’est celle de la tolérance sociale de la pauvreté qui se pose. Le système social allemand préserve heureusement la population de la pauvreté la plus extrême ; mais il semble aussi fait pour permettre la persistance d’une pauvreté acceptable dont il peut être difficile de sortir.

(1) «Salaire minimum : du coût salarial au niveau de vie. Une comparaison France, Allemagne et Royaume-Uni», par Odile Chagny, Sabine Le Bayon, Catherine Mathieu et Henri Sterdyniak.

Bruno Amable, professeur à l’université de Genève
Article tiré de Libération 
le 27 mars 2018

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