Mohammad Rasoulof – « Pendant un an, je n’ai pas eu de papier d’identité »

Cet entretien avec Mohammad Rasoulof a été réalisé exceptionnellement durant le dernier festival de Cannes (1). À l’issue du festival, le cinéaste iranien a reçu, pour son film, Un Homme intègre, le prestigieux prix Un Certain Regard. Quelques temps après, alors qu’il rentrait dans son pays, Mohammad s’est vu retirer son passeport et mettre sous surveillance policière.

Nous nous sommes rencontrés pour la première fois en 2005, lorsque vous présentiez votre premier film, le Bateau de fer, à Cannes dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs, vous étiez déjà surveillé. Pour votre film suivant, Au revoir montré en 2011 dans la section officielle Un Certain Regard, vous étiez absent, retenu sans passeport à Téhéran. Et pour les Manuscrits ne brûlent pas sélectionné de nouveau à Un Certain Regard en 2013, alors que le film obtenait le prix FIPRESCI, vous ne vous êtes pas présenté pour le recevoir mais vous étiez… au fond de la salle des Ambassadeurs du Palais des festivals. Surprise ! Je vous ai reconnu puis nous avons réalisé un entretien clandestinement (2). Que s’est-il passé depuis ? 

Mohammad Rasoulof. Je me souviens de tout, les Manuscrits ne brûlent pas a été montré à l’époque où Rohani est arrivé au pouvoir. Je vivais alors en Allemagne mais comme il faut toujours un peu de temps avant que le président ne prenne ses fonctions, j’ai attendu trois ou quatre mois après le festival de Cannes pour rentrer en Iran. Je me suis alors fait arrêter à l’aéroport de Téhéran. Les autorités m’ont pris mes bagages et mon passeport. Pendant un an, je n’ai pas eu de papier d’identité et j’étais convoqué régulièrement à des interrogatoires. Les comportements avaient changé, les autorités semblaient moins virulentes que d’habitude et essayaient d’adoucir le visage très agressif qu’elles avaient sous l’ère Ahmadinejad. J’avais été sous tension pendant tellement longtemps que j’avais vraiment envie de me reposer. Sur les sept acteurs du film, deux seulement étaient venus tourner en Iran. J’avais tout planifié lors de l’écriture du scénario. Je savais exactement les plans qui seraient tournés en Allemagne et ceux qui le seraient en Iran. Il y a un personnage qui a un blouson avec une capuche sur la tête, son rôle a été tenu par deux acteurs différents. Je savais alors à quoi m’en tenir.

Puis au bout d’un an la censure s’est assouplie et j’ai pu sortir d’Iran. Le pouvoir voulait changer son image sur le plan politique mais aussi dans sa manière de traiter les artistes. Les autorités elles-mêmes m’ont conseillé de faire une demande d’autorisation afin de réaliser un autre film. C’est alors que j’ai eu l’idée, après réflexion, d’écrire le scénario d’Un Homme intègre.J’ai proposé à la censure une version édulcorée de la version finale. Il m’a alors été dit que l’on voulait bien m’aider mais que la sécurité disait que je n’étais pas fiable, que j’allais réaliser un autre film, qu’il ne fallait pas me faire confiance. Après de longues négociations, j’ai pu signer une lettre comme quoi je m’engageais à faire un film optimiste pour recevoir l’autorisation de tourner.

La dernière fois que l’on s’est vu, vous vouliez monter une coproduction avec l’Allemagne et le Canada…

Mohammad Rasoulof. Cela tient toujours. Cela fait quatre ans que j’ai eu cette proposition et j’ai réalisé deux films entre temps. Pour être honnête, je n’étais pas prêt. J’ai écrit le scénario mais je ne suis pas dans de bonnes conditions pour le tourner. C’est une histoire d’amour que je ne comprends pas… j’attends d’être assez mûr pour réaliser ce film. C’est un projet avec le Canada, l’histoire de deux frères, le titre est Mahan. C’est le prénom d’un personnage mythologique mais ce n’est pas de lui qu’il s’agit !

Est-ce que les conditions se sont améliorées depuis le tournage des Manuscrits ne brûlent pas ?

Mohammad Rasoulof. A l’époque, cela sentait le roussi. Les relations avec l’extérieur se sont assouplies depuis que Rohani a été élu mais il y a toujours une répression. Disons que la situation n’empire pas.

Vous avez fait des mises en scène de théâtre et des études de sociologie. Dans Un Homme intègre, nous retrouvons la métaphore de la répression, la même depuis Hafez, la famille en tant que cellule représentative de la société…

Mohammad Rasoulof. La relation entre les membres d’une famille montre comment une structure, un système happe les personnes. On peut modifier une variable et obtenir des résultats différents. Dans Un Homme intègre, il s’agit d’une famille heureuse qui a des relations saines : la femme est à la fois l’épouse, la mère, l’amante de l’homme qui arrive à un point de rupture à cause de la menace qui pèse sur son couple vue de l’extérieur. Le corps social s’immisce dans tous les aspects de la vie personnelle. Où l’être doit subir pour sauver sa famille ou sacrifier sa famille. C’est un dilemme moral très complexe. Je me suis trouvé dans cette situation et je sais à quel point c’est difficile de devoir renoncer à ses idéaux pour préserver sa famille. C’est cette situation typique que j’essaye de décrire. Quand la femme affirme à son frère : « si c’était moi qui était allée en prison, mon mari n’aurait pas payé de pot-de-vin ».

Cette situation est très expérimentale, à l’image de la règle de ce jeu en bois auquel joue le petit garçon : une construction complexe de laquelle il faut retirer une pièce avec une seule main sans que l’ensemble ne s’écroule…

Mohammad Rasoulof. Exactement. Lorsque Reza, le père du petit garçon lui fait comprendre que pour que l’ensemble ne s’écroule pas, il faut y mettre les deux mains. Donc tricher et empiéter sur ses convictions.

La structure du film est construite comme un jeu d’obstacles : dès qu’un problème est résolu, un autre se présente posant un nouveau problème éthique qui se résout différemment selon les personnes qui ont à le résoudre…

Mohammad Rasoulof. C’est la structure du film : une suite de dilemmes. La femme veut préserver sa famille donc cède plus vite que son mari. Finalement, lui finit seulement par donner l’impression d’avoir la situation en mains.

Mais à quel prix ? La situation dans laquelle il se met ne peut que se reproduire… c’est un cercle vicieux…

Mohammad Rasoulof. C’est un cercle.

A propos des Manuscrits ne brûlent pas, vous me disiez que vous étiez allé aux limites de ce que vous pouviez filmer. Vous êtes-vous senti plus libre en réalisant « Un Homme intègre » ?

Mohammad Rasoulof. Lorsque l’autorisation de tourner Un Homme intègre m’a été refusée, j’ai été très contrarié. J’étais seul à la maison à passer mes journées à attendre. Il y avait une commission tous les mercredis et lorsque mon téléphone sonnait à huit heures du soir, c’était pour entendre que mon scénario n’avait pas encore été lu mais qu’il le serait la semaine prochaine. On me faisait traîner, j’étais dans un entre-deux atroce. Quand enfin on m’a dit : « non », j’étais dans tous mes états. J’ai alors pensé qu’on me faisait payer le fait d’avoir réalisé les Manuscrits ne brûlent pas. J’ai fini par appeler Hossein Muini (crédité au générique du film sous le nom de Mohammad Reza Muini), un ami proche qui est aussi mon monteur, pour lui dire que j’allais très mal. J’avais la voix prise pour lui confier que c’était moi qui m’étais mis dans cette situation, qu’il fallait que je l’accepte. Il m’a répondu quelque chose que je n’oublierai jamais : « Pourquoi te poses-tu ces questions, tu n’as rien fait de mal ? Tu as fait un film. » Il avait raison. Quand j’ai raccroché, j’ai recommencé à y croire. Cette réaction a été un déclencheur qui m’a remis sur la bonne voie pour réaliser Un Homme intègre.

Et Hassan Rohani a été élu avec à 57% des voix…

Mohammad Rasoulof. J’en suis ravi mais la différence entre Hassan Rohani et Ebrahim Raissi c’est comme donner un coup de poing dans du fer ou dans du bois… Le bois peut faire moins mal mais comporte des échardes…

Avec mes remerciements à Massoumeh Lahidji

Soutien au cinéma la Clef à Paris

On a pu visionner « Un Homme intègre » de Mohammad Rasoulof jusqu’à maintenant à la Clef, 34, rue Daubenton à Paris, dans le 5ème arrondissement.  Ce cinéma connaît malheureusement une situation dramatique : les murs de ses salles n’étant pas considérés comme locaux commerciaux, le propriétaire, en l’occurrence le Comité d’Entreprise de la Caisse d’Épargne d’Île-de-France, refusant toute proposition d’achat de la part de la Clef, après vingt mois de négociations, a décidé de ne pas renouveler le contrat de location.

Une pétition en ligne, «Sauvons le Cinéma la Clef » a déjà recueilli plus de 18 000 signatures. 

Photo AFP/Loïc Venance
Entretien réalisé par Michèle Levieux
Article tiré de l’Humanité  le 28 mars 2018

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