Donald Trump, Chucky de la politique américaine

S’il finit son mandat, le locataire de la Maison Blanche en fera un second : l’économie en surchauffe créera plus d’activité à court terme, et les problèmes ne débuteront qu’en 2021. Ce chef d’Etat incontrôlable rappelle par certains aspects l’emblématique poupée des films d’horreur. 

Donald Trump est un accident de l’histoire, arrivé au pouvoir à la faveur d’un système électoral américain absurde. Il ne s’y attendait pas lui-même. Pour preuve, les cafouillages du début, une équipe de transition sous-préparée, des trous béants dans les listes de noms aux postes clés, un amateurisme manifeste dans les premières conférences de presse. La nature ayant horreur du vide, on pouvait s’attendre à ce qu’il se mue progressivement en marionnette actionnée par la droite «alternative», via son conseiller stratégique, Steve Bannon, lequel avait dirigé sa campagne présidentielle. Pourtant, grande surprise, Bannon, le Blanc suprémaciste, a été limogé à l’été 2017.

Etait-ce de la paranoïa caractéristique de dictateur ? Ou un calcul stratégique de la part de Trump ? Difficile d’attribuer une once d’intelligence stratégique à cet énergumène, mais force est de constater qu’il n’est peut-être pas là complètement par hasard.

Toujours est-il que si l’intention de son entourage était d’en faire une marionnette, l’actuel président des Etats-Unis s’est mué en «Chucky», la poupée qui fait peur… Incontrôlable et là pour durer. Pourquoi ? «The economy, stupid !» Plus précisément, la réforme fiscale votée en décembre 2017 pourrait bien être l’élément déterminant de sa réélection.

Comme tout texte fiscal, juxtaposition de dispositions que seuls les juristes savent déchiffrer, la réforme est technique mais assez simple dans sa philosophie : c’est une baisse d’impôts massive. Pour l’essentiel, on retiendra que le taux d’impôts sur les sociétés passe de 35 % à 21 %, que certaines multinationales bénéficieront d’un taux encore plus avantageux, et que de nouvelles règles de déduction permettront aux sociétés de baisser leur résultat net avant impôt : un taux plus avantageux sur une déclaration réduite… Bingo ! Du côté des ménages, l’impôt sur les revenus baisse également mais, cynisme du populisme, les impôts vont diminuer relativement plus pour les riches que pour les autres.

D’un point de vue électoral, cette réforme est tout simplement géniale. Premièrement, les électeurs de Trump sont, certes, en moyenne plus ruraux et moins éduqués que les électeurs démocrates mais ils sont ceux qui disposent de plus de moyens : deux tiers des supporteurs de Trump ont un revenu supérieur à 50 000 dollars. A l’inverse, les soutiens démocrates sont ceux qui gagnent moins. La baisse des impôts relativement plus favorable aux riches ménages qu’aux plus pauvres touche pile l’électorat de Trump.

Mais cela n’est pas tout… Le second volet est que la baisse massive d’impôt va stimuler la consommation et l’investissement et accélérer la croissance américaine jusqu’en 2021. Ainsi, le Congressional Budget Office (CBO), cette agence à l’intégrité sans reproche, que Trump déteste, a déjà révisé ses prévisions de croissance à la hausse : les prévisions de croissance du PIB passent de 2,3 % à 2,7 % en 2018 et de 1,9 % à 2,5 % en 2019. Or, deux chercheurs qui ont étudié la relation entre les fluctuations économiques et les élections présidentielles américaines depuis 1915 ont montré que la croissance a eu systématiquement une influence déterminante sur les résultats.

Avec un chômage déjà bas, 4,1 % en 2018, et une croissance au beau fixe jusqu’en 2021, Trump a de quoi assurer sa réélection. Le bât blesse bien sûr : cette stimulation extraordinaire de la demande n’est possible que parce que les baisses d’impôts ne sont pas compensées par des baisses de dépense. Or, une telle politique est catastrophique pour l’équilibre budgétaire, mais ce qui sauve Trump est que l’effet n’est pas immédiat : le CBO prévoit que les finances publiques vont commencer à se détériorer en 2021.

Il faudra alors couper des dépenses ou réaugmenter certains impôts. La croissance ralentira, et le déficit se creusera. L’agence prévoit que le déficit public reste stable jusqu’en 2020, puis se creuse de façon accélérée à partir de 2021, passant de 3,6 % à 5 % du PIB en 2026. On comprendra alors les méfaits d’une telle politique électoraliste, avec un creusement des inégalités aux Etats-Unis mais aussi une instabilité macroéconomique qui affectera le reste du monde.

Un choc fiscal de cette ampleur sur une économie déjà en surchauffe va donc créer encore plus d’activité économique à court terme, et des déséquilibres plus tard. Or, les prochaines élections présidentielles américaines ont lieu en 2020. Alors, à moins d’une destitution par le Congrès ou d’une crise financière qui stopperait net la croissance, il va falloir s’habituer à Chucky…

Anne-Laure Delatte, CNRS
Article tiré de Libération  le 3 avril 2018

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