J.Luc Mélenchon – Avant que ne commence la guerre de l’eau quotidienne

Bon, ce n’était pas le jour. Notre attention était scotchée ailleurs. Je me rattrape ici. Le jeudi 22 mars, c’était aussi la journée mondiale de l’eau sous l’égide des Nations-Unies. Ce jour-là, nous étions dans la rue entièrement absorbé par la lutte pour les services publics.

Telle est notre époque. Les déroulements de la crise de l’écosystème vont s’accélérant, franchissant des seuils désormais visibles de tous côtés. Ainsi quand les symptômes de la sixième extinction de la biodiversité s’accumulent. Ce que fit l’annonce sidérante que le nombre des oiseaux vivants en Europe s’est effondré. Puis quand parut l’étude mondiale sur la destruction des terres arables vidées de leur sang par les mauvais traitements humains. Mais sur ces fronts, il n’y a aucune capacité de mobilisation constante dans la société. Quand nous avons déposé notre proposition d’inscription de l’accès à l’eau dans les droits constitutionnelsnous avons vu à quelle vitesse « La République en Marche » l’a rejeté. Comme pour le reste des problèmes écologiques, cette question-là surgit dans un univers économique dominé par la loi de l’argent et la protection des intérêts particuliers. Ceux-là sont très directement lié aux intérêts de l’oligarchie qui règne sur notre pays.

Dans ce contexte, la bataille pour l’accès à l’eau est un des enjeux essentiels de notre siècle. L’action humaine et le réchauffement climatique mènent à raréfier l’accès à cette ressource essentielle à la vie. Trois chiffres résument ce que l’eau veut dire pour les êtres humains : à 2% de manque on a soif, à 10 % on délire, à 12% on meurt. 70 % d’un être humain est fait d’eau. Les singulières ressemblances de formes dans la nature et dans l’air ont cette racine commune : l’eau que tous ces corps contiennent. L’eau est donc la composante essentielle de l’écosystème dans lequel la vie humaine s’épanouit. Sa raréfaction échappe au regard du commun et nombreux considèrent que tout est en ordre puisqu’il pleut et parfois beaucoup…

J’ai lu dans le journal La Dépêche du midi un article passionnant de Serge Bardy qui analyse la situation dans l’une des zones de chalandise du journal. Le mérite de son travail est d’être concret et localisé de sorte qu’on sort du niveau des abstractions et généralités qui limitent parfois la portée des mises en garde. « Dans le bassin Adour-Garonne, relève-t-il, on prévoit une baisse de 40 à 50 % du débit d’étiage dans les 120 000 km de rivière, et une chute de 40 à 60 % de l’enneigement dans les massifs » explique Guillaume Choisy, le directeur général de l’agence de l’Eau Adour-Garonne qui couvre les régions de Nouvelle-Aquitaine et d’Occitanie. Pour anticiper les problèmes, immenses, que ces pénuries d’eau annoncées engendreraient, tant pour les habitants, les animaux, les poissons, que pour l’agriculture ou l’industrie, un plan d’adaptation au changement climatique (PACC) est en cours de préparation. Il s’agit, pour l’Agence et ses partenaires, qu’ils soient élus, usagers ou professionnels de l’économie, de définir une stratégie collective pour éviter, autant que possible, la catastrophe. » Qui aurait imaginé un bilan et un projet pareil il y a seulement quelques années…

L’enquête de Bardy montre bien l’enchaînement qui conduit à cette situation de détresse en dépit des apparences qui laissent croire à une stabilité de la situation. « De l’eau, il en tombe beaucoup sur le bassin Adour-Garonne, écrit-il. 93 milliards de mètres cube environ. On en consomme 2,4 milliards pour l’alimentation en eau potable, pour l’agriculture et l’industrie. L’équation paraît donc simple et rassurante : il resterait donc un peu plus de 90 milliards de m3. Pas de quoi s’inquiéter ? En réalité, les milliards de données numériques accumulées pendant des années et moulinées par les algorithmes de l’Agence de l’eau crachent d’autres scénarios, infiniment plus complexes. En effet, l’eau s’évapore, s’infiltre dans le sol, réduisant de fait le volume de la ressource. Si l’on ajoute les besoins des nouveaux habitants, qui, par dizaines de milliers, s’installent chaque année dans les agglomérations surchauffées l’été et sur les berges du fleuve Garonne, ceux croissants liés à l’économie, la perspective d’une ressource inépuisable et surtout disponible s’éloigne davantage… même si, en théorie, le volume global de l’eau reste le même. »

Une fois de plus, la question écologique est aussi, et peut-être d’abord, une question liée à la nature du modèle économique dominant. Par exemple, on voit bien que l’impunité des pollutions reste la norme générale. Elle est typique de l’externalisation des coûts par le capital et les maîtres de l’agriculture productiviste. La protection de l’eau disponible est donc une question essentielle. Car la pollution des réserves est particulièrement alarmante. Les points de surveillance dont nous disposons révèlent la présence de pesticides dans 93% des eaux de surface et dans 63% des réserves souterraines.

Dans ce domaine aussi, l’État recule. Certaines zones autour des cours d’eau sont censées être préservées de l’épandage de pesticides. Un arrêté laxiste de mai 2017 a considérablement réduit ces « zones de non traitement ». 30% d’aires protégées en moins dans le Tarn-et-Garonne. 43% en Indre-et-Loire. Et ainsi de suite. Le gouvernement a par ailleurs décidé d’amputer cette année de 20% les budgets des agences de l’eau, qui sont justement chargées de la préservation et de la protection de l’eau. L’enquête de Serge Bardy dans La Dépêche du midi pointe aussi le problème en montrant de nouveau le mécanisme à l’œuvre. « Encore faut-il que l’eau qui coulera dans nos robinets et nos rivières soit d’une qualité suffisante, ne serait-ce que pour maintenir la biodiversité. Or, là aussi, l’équation n’est pas simple. Car, qui dit baisse du niveau de l’eau dans les rivières, dit concentration des polluants, des résidus médicamenteux qui, s’ils ne sont pas traités, risquent d’intégrer la chaîne alimentaire. “Aujourd’hui, malgré les efforts de recherches, on ne sait encore pas tout traiter. Avec des volumes trop réduits, on se met en danger” précise Guillaume Choisy. D’autant que la sécheresse accélère l’eutrophisation et les risques de voir se développer des bactéries. »

C’est ici une des questions qui se pose le plus crûment. D’ores et déjà, 768 millions d’êtres humains au moins n’ont pas accès à l’eau potable selon l’organisation mondiale de la santé. En France, l’accès à l’eau courante n’est pas totalement acquis. 17% des logements en Guyane ne l’ont pas. Cette proportion atteint un quart de la population à Mayotte. En Guadeloupe, les coupures d’eau sont quotidiennes. À quoi s’ajoute la demande rendu socialement insolvable. Sur l’ensemble du territoire français, ce sont ainsi 2 millions de personnes qui sont en très grande difficulté pour payer leurs factures d’eau.

Sur ce point, il y a un cas particulier en France. 60% de la gestion est privatisée. En effet, même si une majorité des services d’eau du pays est gérée en régie publique, les multinationales du secteur se partagent les marchés les plus importants et les plus rentables. Il s’agit de Veolia, Suez et de la Saur. Pourtant, la norme dans le monde est que l’eau, sa distribution et son assainissement, soient gérés par le public. Ainsi, seul 1% des activités autour de l’eau sont privées à l’échelle du monde. La France est à l’inverse !

Évidemment, ce mode de gestion privé d’un bien commun par nature monopolistique a des conséquences pour les usagers. Il faut payer, sur la facture, en plus des coûts de fonctionnement et des investissements nécessaires, les dividendes des actionnaires. Pour Véolia, c’est tout de même 470 millions d’euros versés aux actionnaires. Selon les années, jusqu’à 8% de rentabilité payés en dernière instance, et en pure perte par les usagers. Ce qui fait logiquement de l’eau privée une eau plus chère que l’eau publique. La Cour des Comptes l’a écrit dans un récent rapport. Chacun peut le constater lorsque des collectivités ont fait le choix d’un retour en gestion publique.

Parfois, la gestion privée mène à des pratiques où les élus et les entreprises sont soupçonnés de s’entendre sur le dos des usagers. Récemment, on a par exemple découvert que le Syndicat interdépartemental pour l’assainissement de l’agglomération parisienne (Siaap) avait accordé à Véolia le contrat pour une usine de traitement des eaux usées, dont l’offre était pourtant 10% plus chère que celle de son principal concurrent. Le représentant de l’État lui-même a considéré qu’il y avait là un favoritisme injustifié puisqu’il a déféré le contrat devant la justice. L’appât du gain que représente de tels marchés en monopole est par nature corrupteur.

Les entreprises privées, malgré les prix qu’elles pratiquent, ne sont pas capables de faire les dépenses d’investissement nécessaires dans le réseau. Celui-ci n’est bien souvent pas assez entretenu. En conséquence, il souffre de nombreuses pertes, de nombreuses fuites. Ainsi, il est établi qu’un litre sur cinq n’arrive jamais au robinet parce qu’il est perdu en chemin. 20 % de perte de la ressource ! Le chiffre laisse pantois ! Je reviens à l’enquête de La Dépêche du midi qui montre comment d’autres pratiques peuvent venir au secours des objectifs de la reconquête du cycle de l’eau. « Face à ces constats, alarmants, des solutions existent, écrit Serge Bardy. Elles supposent de modifier nos habitudes. Le premier enjeu, c’est d’économiser cette eau si précieuse à la vie, de la protéger. Et des signes positifs sont enregistrés. “Les agriculteurs ont fait des efforts importants pour réduire les intrants chimiques. On estime qu’une baisse de 25 % des apports ne fragilise pas le modèle économique des exploitations. En raison d’une amélioration des pratiques, d’une irrigation nocturne, d’assolement en rotation, de la mise en place d’un couvert végétal, nous économisons 100 millions de m3 par an” affirme [Guillaume Choisy].

Adapter les territoires, les filières, modifier les modèles agroéconomiques constituent autant de pistes à creuser, parallèlement aux recherches entreprises par des organismes pour développer des plantes qui supportent davantage la sécheresse.

Pour limiter l’accroissement de la consommation, l’agence de l’eau, qui finance l’entretien des rivières, développe des zones humides en réutilisant les eaux retraitées des stations d’épuration, plutôt que la pomper dans les rivières. “Ce sont des solutions naturelles” ajoute Guillaume Choisy. Le but à atteindre est ambitieux : actuellement, 2, 8 millions de m3 sont réutilisés. “Notre objectif, c’est de parvenir à irriguer 11 000 hectares sur des zones soumises à des stress hydriques avec 14 millions de m3” indique Guillaume Choisy.

(…) Au mois de juillet prochain, le plan d’adaptation va être soumis pour validation au ministère de l’environnement. “L’enjeu, c’est que tous ensemble, agriculteurs, usagers, décideurs, chercheurs, industriels, nous agissions pour gagner le pari de l’eau”, conclut Guillaume ChoisyUn immense pari, conclut La Dépêche du Midi. »

Mon intention n’est pas de dire ici que ce qui est dit ici est suffisant ou pas adapté ou non. Il s’agit de montrer qu’une mobilisation est nécessaire et qu’elle est possible. Vu de notre point de vue, c’est-à-dire depuis le programme « L’Avenir en Commun », la question de l’eau est un sujet global à traiter dans le cadre de la planification écologique.

Il est temps de consacrer l’eau comme un bien commun. Nous avons proposé d’inscrire ce principe dans la Constitution à l’occasion de notre niche parlementaire du 1er février dernier. Le reste en découle : monopole du service public dans ce domaine, gratuité des mètres cubes essentiels à la vie, priorité à la préservation de l’eau sur les activités industrielles et agricoles. Le gouvernement et sa majorité avaient traité cette proposition avec dédain. Cette proposition de loi constitutionnelle, comme le livret thématique de la France insoumise sur le sujet, coordonné par Gabriel Amard, sont des outils utiles à tous ceux qui veulent mener la bataille pour l’eau et décident de l’inscrire dans les priorités de l’action locale. Dans ce contexte, il s’agit pour nous de passer d’une écologie des principes a une écologie des combats directs et concrets a propos des bien communs de l’humanité.

Photo :Tomas Castelazo
Jean-Luc Mélenchon
Article tiré de son blog  le 2 avril 2018

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