Jacques Higelin – « Je crois, non pas à des lendemains meilleurs, mais à un aujourd’hui meilleur »

Entretien avec Jacques Higelin à l’occasion de son concert à la Fête de l’Humanité en 1999. Rencontre avec un infatigable gamin qui garde la jeunesse au cour. Il ne donne pas de leçon mais en prend même à l’occasion du côté du hip-hop. On n’est jamais trop face aux préjugés.

Nous n’avons pas oublié cette année où le grand Jacques, le lendemain de son concert, est revenu sur les lieux de l’amour, pour offrir un petit récital en solo aux bénévoles de la Fête de l’Humanité. Écouter Jacquot en concert, c’est oublier l’heure et les malheurs. C’est se laisser emporter dans la genèse de la générosité. Et célébrer, comme l’indique le titre de son dernier album, le Paradis païen. Avec gourmandise et jubilation.

Comment entretenez-vous le plaisir d’être sur scène, qui semble inaltérable chez vous ?
Jacques Higelin.
 Je crois que j’ai tout simplement besoin du public. S’il y a un problème ou une baisse de moral, tu vois que tu redresses la situation en deux chansons et tu repars, c’est magique, non ? Ça me fout le feu. Je sens une complicité. En studio, j’ai parfois du mal, je me sens prisonnier. Il m’arrive d’avoir des réactions primaires. C’est tellement mieux de jouer en direct. Cela dit, je ne renie rien. Le studio est une phase nécessaire. En général, je travaille mes textes dans la solitude. Les choses évoluent. Le résultat n’est pas forcément le même en studio et sur scène. Par exemple, mon interprétation de la chanson la Vie est folle en concert diffère de la version de l’album. Je la fais seul à la guitare, j’y prends plaisir. Le disque est une étape, fixée dans le temps. Quand je termine un album, je suis lessivé, je ne veux plus en entendre parler.

Vous avez déjà des idées sur votre prochain album ?
Jacques Higelin
. Je pense l’enregistrer en direct, avec les musiciens. Cela me convient mieux que le re-recording. On se voit, on se sent. Il naît quelque chose de cette chaleur. Oui, je suis heureux sur scène. Tu as des regards qui t’inspirent. C’est comme sur un océan. Quelquefois, la mer est houleuse, ou bien tranquille. Si, un jour, je n’ai plus envie que ça bouge, j’arrêterai. Mais je ne pense pas que ce soit pour tout de suite !

Selon vous, à quoi sert un artiste ?
Jacques Higelin.
 À sensibiliser les gens, à laisser la liberté s’exprimer, en plus du côté réjouissance, fête collective. Si, en tant qu’artiste, tu réclames cette liberté, ton devoir est, aussi, de la divulguer, la disséminer. C’est un boulot magnifique. C’est le cour de la vie. Tu ouvres une fenêtre. Je parle souvent d’amour, parce que c’est essentiel. Je l’évoque sans hypocrisie. Ne pas faire du sexe une chose sale, avilissante. Adolescent, j’étais plein de complexes. Une femme un peu plus mûre m’a appris comment faire l’amour. Il n’y a rien de honteux là-dedans. C’est un passage aussi difficile que d’apprendre à mourir. À l’occasion de mes concerts, beaucoup d’adolescents me parlent. Je me souviens d’une fillette venue pleurer dans mes bras. Soudain, tu es un grand frère, un père qui manque. Une jeune fille me disait :  » C’est super, à tes concerts, il y a des gens de toutes les générations, c’est rare qu’on puisse être tous ensemble.  » Je trouve que c’est important. Lutter contre la ségrégation jeune/vieux. Toutes ces émissions du genre  » soyez jeunes  » se trompent complètement. Les mômes ont besoin des adultes, de personnes qui leur disent :  » Je ne sais pas, allons prendre un dictionnaire.  » Quand ma fille, Izia, me pose des colles, je vais consulter des livres.

Où en est la chanson, à votre avis ?
Jacques Higelin. 
Art populaire par excellence, la chanson est devenue un show-business, c’est-à-dire  » montrez le business « . Quand on me dit  » dans votre milieu, le show-biz… « , j’arrête tout de suite pour préciser :  » Ce n’est pas mon milieu.  » Maintenant c’est presque normal d’entendre dire d’un artiste qu’il est  » un produit « . On observe la mainmise du commerce mondial sur tout : sur l’art, sur l’amour, la sexualité… Je suis énervé lorsque des présentateurs, à la télévision, animent des émissions débiles qui font passer les jeunes pour des cons et qui assènent une contre-éducation de consommation. Dans le hip-hop, il y a des trucs formidables, comme le groupe Assassin. En danse, aussi, le hip-hop a apporté un grand souffle d’inventivité. Il faut bien reconnaître que la danse était réservée à une élite. Et puis, parfois, c’est guindé, la barre, tout ça. J’ai vu des jeunes répéter aux Halles, à l’époque où je montais le spectacle de Brigitte Fontaine. Ils dansaient sur un espace même pas prévu pour ça. Leur salle de répétition, c’était carrément un lieu de passage. L’ambiance était géniale. Avec un esprit de compétition, mais pas de malveillance, pas de jalousie. Plutôt une émulation joyeuse. C’était vraiment ancré dans la vie. J’ai trouvé ça vachement bien. L’éducation dans la vie, en direct, sans passer par les endroits où c’est permis. Les danseurs posaient leur  » ghetto-blaster  » par terre, et c’était parti. T’as pas de pognon, mais tu as du talent, tu te débrouilles avec des moyens minimes.

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C’est une grande leçon, le hip-hop, pour vous ?
Jacques Higelin :
 Tout à fait. Mais je n’aime pas tout. C’est comme le rock avant : il y a le meilleur comme le pire, le clonage, la médiocrité. Il y a ceux qui disent des choses super et d’autres, des conneries. Mais ça, c’est la vie, on ne va pas commencer à faire un tribunal pour déclarer ce qui est bon ou mauvais. C’est comme si on voulait ne garder que les gens intelligents et exclure les autres. Je crois que la clé, ce n’est pas l’exclusion, mais l’éducation. Je ne sais pas si c’est parce que je vois ma fille grandir, mais je trouve qu’une des grandes priorités actuelles, c’est l’éducation. Celle-ci doit se faire sur la base du cour. Cela ne sert à rien de crier sur les gosses, si ce n’est de les bloquer. Je vois comment ils apprennent vite, quand on frappe à la porte du cour, du désir. Les engueuler, leur lancer  » t’es nul « , c’est déjà la guerre.

Les médias rapportent sans répit des informations sur toutes formes de violence. Quel est votre sentiment ?
Jacques Higelin :
 La violence première, c’est de confisquer aux gens le droit d’exister par le travail. La société, telle qu’elle est organisée, montre du doigt celui qui a perdu son boulot, en disant  » chômeur « . Il s’agit d’une violence inouïe. Un mépris total pour ce que devrait être l’individu. On tend à faire culpabiliser les sans-emploi, alors que les responsables sont les patrons d’entreprises et les gouvernants. Ce n’est pas l’ouvrier qui a inventé les machines qui a poussé le développement industriel à ce point.

Et la violence souvent désignée de l’index, celle de certains pans de la jeunesse ?
Jacques Higelin :
 Voient-elles une autre manière de se faire entendre, ces générations oubliées, méprisées ? Quels moyens leur sont-ils consacrés ? Les richesses du monde sont capitalisées par des sortes d’oligarchies du fric, lesquelles, une fois qu’elles se sont royalement servies, mettent des barbelés autour de leurs biens. Ces gens ont en général un excellent boulot et, en plus, le pouvoir. Je trouve terrifiant cette façon de mettre les responsabilités sur le dos des jeunes. On n’a jamais vu un bébé qui soit un voyou. On en revient toujours au même point : l’éducation. Les rappeurs s’emparent de ces questions. C’est ce que j’apprécie dans le hip-hop. Sauf quand ça devient macho. Alors là, non. Car c’est se retourner contre sa propre mère, sa sour, sa petite amie. Les femmes constituent plus de la moitié de l’humanité et elles n’ont pas encore l’entièreté du respect et des droits qui leur reviennent. Les hommes sont très en retard ! C’est ça qui amène au viol. Déjà à l’école, on entend :  » T’es une fille, alors dégage !  » Dans le mot violence, il y a le mot viol. De toute façon, la vieille devise  » diviser pour régner  » a la peau dure. Les hommes contre les femmes, les hétéros contre les homos, les vieux contre les jeunes, les Blancs contre les Noirs… Pour combattre cette kyrielle de préjugés, il reste un travail énorme à fournir.

Quelle est la meilleure stratégie ?
Jacques Higelin.
 Déjà, au niveau de la politique du pouvoir, il faudrait revoir quelles sont les priorités. Allouer plus d’argent à la santé, l’éducation, la création d’emplois, le logement. Je lisais, dans l’Humanité, un article donnant un nombre ahurissant de logements libres. L’unique grande internationale qui a été réalisée est celle du fric. L’argent est bloqué dans des endroits où, en revanche, il circule très bien. Et cela, dans tous les pays du monde. Je crois qu’il n’y a qu’une seule solution. Résister par le nombre et par la solidarité des populations.

Vous gardez l’espoir, quand vous voyez ce gigantesque fourbi ?
Jacques Higelin.
 (Après un long silence.) C’est pas l’espoir que je garde, mais la confiance. Je crois, non pas à des lendemains meilleurs, mais à un aujourd’hui meilleur. Je crois à des millions de petites actions subversives, faites par chacun là où il se trouve. Par de petites gens – lorsque je dis  » petites « , ce n’est pas péjoratif, mais parce que, souvent, les petites gens ont gardé quelque chose de l’enfance -, par des héros anonymes. C’est ce qui me fascine, quand je viens à la Fête de l’Humanité. Ces énergies qui se fédèrent, ces milliers de petites bougies qui s’assemblent pour former le grand feu de la solidarité. C’est bouleversant.

CD Paradis païen (Tôt ou tard/WEA).

Photo de garde : AFP/André Durand
Propos recueillis par Fara C.
Article tiré de l’Humanité . le 4 septembre 1999

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