Syrie – Al-Assad étouffe les derniers rebelles de la Ghouta

Les aviations russe et syrienne ont mené une campagne de bombardements intensifs ces trois derniers jours contre Douma, dernière ville de la banlieue de Damas à résister au régime. Les secouristes affirment qu’à deux reprises, samedi, des gaz toxiques ont été utilisés contre la population.

Une punition pour avoir été la dernière ville à oser résister à Bachar al-Assad dans la Ghouta, la banlieue qui entoure Damas ? Vendredi, samedi et dimanche, les bombes russes et syriennes n’ont pas cessé de s’abattre sur Douma, au nord-est de la capitale. En trois jours, plus de 90 personnes ont été tuées, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme. Les Casques blancs, ces secouristes qui interviennent en zones rebelles, accusent le régime d’avoir poussé la cruauté jusqu’à lancer deux nouvelles attaques chimiques samedi : ils ont publié sur les réseaux sociaux des images (non authentifiées) montrant des victimes civiles, dont des enfants, mousse blanche aux lèvres, rappelant les précédents raids au gaz toxique commis par l’armée syrienne.

Le 4 avril 2017, 87 personnes avaient succombé à une attaque au gaz sarin à Khan Cheikhoun, dans la région de Homs – la responsabilité du régime syrien a depuis été prouvée par les enquêteurs du JIM, une mission d’enquête conjointe des Nations unies et de l’OIAC (Organisation pour l’interdiction des armes chimiques). Trois jours plus tard, Donald Trump, choqué par les photos et les vidéos des cadavres d’enfants syriens, avait ordonné le tir de 59 missiles de croisière, depuis les destroyers américains croisant en Méditerranée, contre la base aérienne d’où avaient décollé les avions. L’attaque chimique de Douma, si elle est confirmée par une enquête indépendante, interviendrait donc un an jour pour jour après cette frappe de représailles. Manière, pour le régime qui reconquiert une à une les villes rebelles, de montrer qu’il se moque des «lignes rouges» tracées par les Occidentaux ?

«A chaque fois que le régime utilise des armes chimiques, on se demande pourquoi… Mais il faut bien comprendre que Bachar al-Assad a fait du meurtre une stratégie délibérée. Il est décidé à exterminer ou déplacer une partie de la société pour créer une Syrie plus homogène,commente le politologue Ziad Majeb, de l’Université américaine de Paris.Dans cette même Ghouta, l’armée syrienne a tué 1 500 personnes en 2013 avec du gaz sarin. Quel prix a payé le régime ? Aucun. Il sait qu’il peut continuer. Il envoie un message aux rebelles en disant : « Nous faisons ce que nous voulons, personne ne nous arrêtera, vous n’avez rien à négocier. »»

Déluge de feu

Depuis février, les troupes gouvernementales, les milices chiites et l’armée russe ont lancé une offensive de grande ampleur sur la Ghouta orientale, ce fief rebelle aux portes de Damas : en quelques semaines, plus de 1 600 civils ont été tués dans les bombardements et les affrontements. Devant ce déluge de feu, plusieurs groupes armés ont signé des accords prévoyant l’évacuation des combattants et de leurs familles vers la province d’Idlib, dans le Nord-Ouest, toujours contrôlée par l’opposition. Seule la ville de Douma, la plus importante de la Ghouta avec près de 100 000 habitants, se battait encore. Des obus et roquettes auraient été tirés par les insurgés sur des quartiers de Damas, d’après le pouvoir syrien. La violence des frappes aériennes de ce week-end est censée casser ce dernier bastion de résistance.

«Le principal groupe de Douma, Jaych al-Islam, dispose encore de plusieurs milliers de combattants. Ils ont fait plusieurs propositions aux Russes – car c’est Moscou qui négocie, et non Damas – mais aucune n’a été acceptée. Ils ont proposé de livrer leurs armes lourdes et que la police militaire russe entre dans la ville, mais pas l’armée syrienne. Ils craignent la vengeance du régime sur la population, explique Ziad Majeb. Avec les frappes de ce week-end, Bachar al-Assad les pousse au désespoir et leur rappelle qu’ils devront de toute façon se plier à ses conditions. Quant aux Russes, ils y voient une occasion de tester Washington.»

D’après l’universitaire, l’utilisation des agents toxiques est aussi une arme psychologique : en poussant les habitants à quitter leurs abris et à sortir dans les rues, les gaz les exposent aux bombes de l’aviation, leur ôtant leurs ultimes protections. Bachar al-Assad est-il parvenu à ses fins ? La télévision d’Etat a annoncé dimanche la signature d’un accord pour évacuer sous quarante-huit heures les combattants de Jaych al-Islam vers la ville de Jarablus, proche de la frontière turque. Le précédent accord, la semaine dernière, avait volé en éclat après le départ de quelques autobus.

«Assad l’animal»

Deux attaques chimiques ont été signalées par les Casques blancs samedi, à 16h30 dans un quartier résidentiel périphérique, puis à 20h30 à proximité de l’hôpital général de Douma. L’ONG Syrian American Medical Society affirme que «plus de 500 cas, en majorité des femmes et des enfants» présentant «des symptômes d’exposition à un agent toxique» ont été recensés. Parmi eux, 48 seraient décédés. «Il est très difficile de pouvoir déterminer la nature de l’attaque. Cette fois, c’est beaucoup plus complexe qu’à Khan Cheikhoun, commente le docteur Raphaël Pitti, médecin français impliqué dans la formation des personnels médicaux syriens. Les images des victimes, à l’hôpital, montrant des symptômes de suffocation, sont cohérentes avec la présence de chlore. Les médecins sur place ont noté son odeur caractéristique. Les images et les vidéos des corps effondrés dans les habitations, en revanche, sont plus problématiques. Le chlore ne tue pas de manière foudroyante.»

L’an dernier, les obus contenaient du sarin, un produit cent fois plus puissant que le cyanure, qui entraîne une paralysie du système respiratoire quasi instantanée. «Je n’ai pas observé de rétrécissement de la pupille, caractéristique de l’intoxication au sarin. Mais on voit des brûlures au niveau de la cornée, poursuit Raphaël Pitti, en contact permanent avec des soignants sur place. Y a-t-il eu une combinaison du chlore et du sarin pour en masquer les effets ? Un troisième agent chimique a-t-il pu être utilisé ? Il est impossible de l’affirmer sans disposer de prélèvements. Mais une chose est certaine : il s’agit bien d’une attaque chimique, et donc d’un crime contre l’humanité. »

Damas a qualifié ces accusations de «farce» et de «fabrications», tandis que Moscou a «démenti fermement cette information». Comme à son habitude, le président américain, Donald Trump, a réagi dimanche par un tweet menaçant : «De nombreux morts, y compris des femmes et des enfants, dans une attaque CHIMIQUE insensée en Syrie. Cette zone d’atrocité est assiégée par l’armée syrienne, la rendant complètement inaccessible au monde extérieur. Le président Poutine, la Russie et l’Iran sont responsables par le soutien à Assad l’animal. Prix fort à payer.»

Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a de son côté indiqué dimanche que la France «assumera toutes ses responsabilités au titre de la lutte contre la prolifération chimique». La France a prévenu à plusieurs reprises qu’elle pourrait s’engager militairement en cas d’usage avéré d’armes chimiques.

Photo : AFP
Célian Macé
Article tiré de Libération  le 8 avril 2018

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