Afrin et la Ghouta – La victoire de la stratégie de division

C’est en s’unissant que les forces kurdes et la rébellion syrienne, malgré leurs divergences, imposeront un rapport de force avec Bachar al-Assad afin de mettre en échec la stratégie d’expansion du régime. 

Depuis le début des offensives simultanées, d’un côté sur la Ghouta par le régime syrien, et de l’autre sur Afrin par la Turquie, une analyse répandue tend à opposer ces deux situations. L’exemple le plus caricatural est certainement celui de Jean-Luc Mélenchon qui dénonçait le «parti médiatique» et son soutien pour «les Daech de la Ghouta» alors qu’il serait resté silencieux sur Afrin. Les partisans de l’opposition syrienne dénonçant l’offensive sur la Ghouta, sont également souvent restés muets quant au sort réservé à Afrin et parfois même ont soutenu l’intervention turque. Pourtant, une autre lecture des événements existe, à la fois au sein de la rébellion mais aussi du camp kurde, selon laquelle il faut rapprocher les deux situations au lieu de les opposer.

Ne faut-il pas rappeler que le régime de Damas ne contrôle que la moitié du pays et que l’essentiel des ressources naturelles lui échappe ? En l’état actuel des choses, la victoire est loin de lui être acquise. Trois scénarios sont alors possibles. Le premier est celui d’une réunification de la Syrie à l’issue de négociations entre le régime et les acteurs présents dans les zones hors de son contrôle, conduisant à une forme de transition politique. Le deuxième est celui d’une partition de la Syrie entre d’un côté le régime et de l’autre les Arabes et les Kurdes révolutionnaires. Pour ces deux scénarios, il est nécessaire de défendre toutes les zones qui échappent à Bachar al-Assad, qu’elles soient rebelles ou kurdes. La dernière option est celle d’une réunification de la Syrie par la force. Pour parvenir à cette situation, le régime devrait nécessairement diviser ses adversaires ou les neutraliser au travers de négociations locales, puis de s’attaquer, enclave par enclave à tout territoire hors de son contrôle.

Pour éviter ce dernier scénario qui conduirait à une victoire totale du régime dans le sang et à la fin de toute perspective de transition politique en Syrie, les forces kurdes et la rébellion doivent s’unir malgré leurs divergences pour imposer un rapport de force avec Bachar al-Assad.

La Turquie, par ses opérations dites «Bouclier de l’Euphrate» à Jarablous puis «Rameau d’olivier» à Afrin, a détourné du front contre Al-Assad des dizaines de milliers de combattants, permettant ainsi au régime de reprendre Alep en 2016 et aujourd’hui une partie de la Ghouta. Rappelons donc à ceux au sein de l’opposition qui soutiennent l’opération à Afrin, que c’est l’arrêt des combats à Idlib et Hama, imposé par l’opération turque et le détournement de milliers de combattants, qui permet au régime de déployer toutes ses forces contre la Ghouta.

Rappelons également à ceux qui soutiennent uniquement les Kurdes, au mépris des revendications de l’opposition, qu’une fois que le régime aura anéanti une par une les enclaves rebelles, il s’attaquera également aux zones tenues par les Forces démocratiques syriennes (FDS). En effet, qui peut croire que Bachar al-Assad concéderait un seul hectare à une population que son régime n’a eu de cesse de marginaliser pendant quarante ans ? C’est uniquement en s’alliant avec le reste de l’opposition, malgré les divergences idéologiques, que les Kurdes peuvent espérer un régime affaibli à négocier un système fédéral. Les intérêts des FDS et des rebelles syriens sont de plus en plus convergents, mais la perspective d’une alliance réelle reste bloquée par les intérêts divergents de leurs soutiens extérieurs ainsi que par des blocages idéologiques. Quand la Turquie, sur la base de promesses de zones protégées des bombardements, détourne des rebelles d’Idlib et d’Alep du front contre Bachar al-Assad pour les tourner vers le Rojava, il n’y a qu’un seul gagnant. Ce faisant, la Turquie fait d’une pierre deux coups. Elle libère des forces gouvernementales qui peuvent se concentrer sur la Ghouta puis Deraa, et en même temps elle met en échec des dynamiques de rapprochement entre Kurdes et Arabes.

Pourtant, localement des alliances existent. A l’est du pays, des forces rebelles et kurdes affrontent côte à côte les milices pro-régime qui tentent quotidiennement de s’attaquer aux zones sous contrôle des FDS. Les anciens rebelles de Deir el-Zor rejoignent les FDS espérant rendre impossible tout retour du régime dans cette région. À Idlib, de nombreux activistes se sont opposés à l’intervention à Afrin. Des combattants rebelles alliés aux Kurdes ont même participé à la défense d’Afrin contre d’autres rebelles alliés aux Turcs. Omar Allouch, principal artisan de l’alliance entre Kurdes et Arabes, s’est d’ailleurs fait assassiner le 15 mars chez lui à Raqqa. Il constituait de toute évidence une menace réelle pour les forces contre-révolutionnaires de la Turquie et du régime.

S’opposer en même temps à l’intervention à Afrin par la Turquie et à la reprise de la Ghouta par les rebelles n’est en aucun cas contradictoire. Il ne s’agit pas ici de défendre un groupe rebelle tel que Jaych al-Islam et d’oublier ses arrestations arbitraires d’activistes, ni de soutenir aveuglément le PYD-PKK, qui n’a eu de cesse de collaborer avec le régime. Il s’agit simplement de souhaiter la défense de zones hors du contrôle gouvernemental, quelles qu’elles soient. Mettre en échec la stratégie d’expansion du régime permet à court terme l’existence de libertés, préservées de la répression sanguinaire des services de sécurité d’Al-Assad. A moyen terme, l’incapacité d’Al-Assad à reprendre le contrôle de son territoire, obligera le régime et les Etats qui le soutiennent à négocier une décentralisation, voire une forme de transition politique.

Photo : AFP – Ozan Kose
Sarah Kilani, membre du comité Syrie-Europe «Après Alep»
Article tiré de Libération  le 10 avril 2018

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