La gauche, une union théâtrale

Participer ou pas, le 5 mai, à «la fête à Macron» imaginée par François Ruffin ? Des hamonistes aux communistes en passant par les écologistes, on joue au billard à trois bandes. 

L’union de la gauche : une grande troupe de théâtre qui fait son retour à chaque mouvement social. Entre-temps, certains quittent les planches, d’autres reviennent ou cherchent une belle place sur l’affiche. Une troupe en mouvement. Après la saison «ordonnances», on assiste à celle des «cheminots». Benoît Hamon fait alliance avec Olivier Besancenot et Pierre Laurent. Ils organisent des actions communes. Jean-Luc Mélenchon, lui, regarde la nouvelle alliance d’un peu haut, persuadé qu’elle n’ira pas très loin. Mais, pour être sûr de ne pas perdre la main, il envoie quelques proches rôder autour de la petite bande qui s’agite. Décryptage en cinq épisodes.

Acte 1, le café.
Mercredi 21 mars : «Ça fait du bien de se retrouver.» Dans un café de la place de la République, la photo est belle : Olivier Besancenot (NPA), Pierre Laurent (PCF), David Cormand (EE-LV), Pascal Cherki (Génération.s), Ugo Bernalicis (groupe parlementaire France insoumise) et Sarah Legrain (Parti de gauche) se présentent face à la presse. Ils appellent collectivement à soutenir les cheminots. Tout le monde a l’air heureux. Les caméras s’éteignent et la photo devient moins belle. Certains reprochent à la France insoumise de la jouer solitaire, d’être sectaire. Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon se défend. Le député du Nord, Ugo Bernalicis: «On a toujours ouvert les bras à tout monde, on a toujours été en première ligne, dire le contraire est un mensonge, une grosse blague.» Le lendemain, lors de la manifestation des cheminots, on retrouve les protagonistes: chacun marche de son côté.

Acte 2, le train.
Jeudi 5 avril : Benoît Hamon grimpe dans un train après une journée en Normandie et dans les Hauts-de-France pour soutenir les cheminots en lutte. Il fait le bilan : «C’était pas mal non ?» L’ancien candidat à la présidentielle est accompagné de Pierre Laurent, Olivier Besancenot, François Ruffin et Eric Coquerel. Au fil du voyage retour on perçoit un petit malaise. La veille, François Ruffin a étalé ses ambitions, lors d’une AG publique, place de la Bourse, il a proposé un grand rassemblement national, le 5 mai, afin de s’opposer à la politique du gouvernement. Le député de la Somme lui a même trouvé un petit nom, «La fête à Macron». L’annonce de François Ruffin – qui propose à toutes les forces syndicales et politiques de se retrouver sur le bitume – a occupé toute la place en Normandie et dans les Hauts-de-France : à chaque escale, devant les cheminots, il a répété: «Le 5 mai on sera dans la rue…» Pierre Laurent : «Proposer une date c’est bien, la convergence aussi, mais il ne faut sauter les étapes, il y a d’autres dates importantes avant le 5 mai.»Comprendre : la mobilisation des cheminots ne doit pas se résumer à une date choisie par un député de la France insoumise.

Acte 3, le bureau.
Mardi 10 avril : Jean-Luc Mélenchon reçoit dans son bureau. Il fixe ses objectifs dans la mobilisation : faire en sorte que les forces politiques et syndicales s’unissent dans la lutte pour éviter la division de la saison dernière contre les «ordonnances». Selon le chef des députés insoumis, qui sera dans la rue à Marseille samedi pour s’opposer à Macron, l’union de la gauche, «c’est mort» et ce ne sont pas quelques signes «dans un compartiment de train» qui changeront les choses. Jean-Luc Mélenchon, qui souhaite mettre au «tapis» Macron se montre confiant : «C’est une nouvelle séquence par rapport à la rentrée, la différence, c’est qu’elle part d’en bas. On arrête d’être le déclencheur pour se mettre au service du mouvement : l’objectif des syndicats est d’enraciner le mouvement, il faut les y aider.»

Acte 4, le refus.
Mercredi 11 avril : le chef de la CGT, Philippe Martinez, s’exprime dans le Monde. La question de sa présence le 5 mai lui est posée. Il répond: «Non. L’idée de favoriser la participation d’autres salariés ou travailleurs qui, pour des raisons diverses, ne peuvent pas faire grève est intéressante. Mais si je regarde bien le calendrier, quatre jours avant le 5 mai, il y a le 1er mai. C’est un jour férié qui devrait être un grand rendez-vous de convergence des luttes. Multiplier les dates génère de la division et n’est pas efficace.» Puis, une seconde question : «Vous ne craignez pas une récupération politique ?» Philippe Martinez : «Il y a toujours des tentations de récupération politique. Ce qu’on souhaite, c’est qu’on ne dévoie pas notre processus de lutte et qu’on ne récupère pas notre expression convergence des luttes. Je préfère des partis politiques qui soutiennent le mouvement social et qui n’essaient pas de faire à notre place.» Une mauvaise nouvelle pour François Ruffin.

Acte 5, le tour de table.
Jeudi 12 avril : on fait le tour de la gauche pour faire un point sur les présences le 5 mai. Le mouvement de Benoît Hamon y sera, Olivier Besancenot aussi. Le chef des Verts, David Cormand explique: «On n’a pas encore discuté de notre présence et ce n’est pas sûr qu’on le fasse, en fait chacun sera libre de s’y rendre mais je ne suis pas certain que ça soit ce jour-là que tout va se jouer. Gueuler, faire la fête à Macron c’est cool mais on doit aussi faire des propositions.» Du côté des communistes, comme toujours, impossible d’avoir une réponse par «oui» ou par «non». Après avoir tenté de joindre le chef, Pierre Laurent, on a réussi à avoir le porte-parole. Ça donne : «D’abord, il y a la manifestation du 19 et celle du 1er mai, il ne faut rien enjamber. Ce que nous disons à Ruffin, c’est qu’il ne faut pas mettre les syndicats en difficulté et dialoguer avec tout le monde. On aimerait connaître l’objectif de ce rassemblement, comment il s’organise et avec qui ? Nous avons de très bons rapports avec Ruffin, j’espère que nous pourrons très vite en discuter pour prendre notre décision.»

Photo : Marc Chaumeil
Rachid Laïreche
Article tiré de Libération  le 12 avril 2018

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :