Parcoursup ne reproduit pas les inégalités sociales… il les aggrave

Le nouveau mode d’accès à l’université, loin de faciliter l’intégration des classes populaires, élève les barrières économiques. La France manque pourtant de diplômés, et cette sous-qualification explique en partie le chômage des jeunes. 

Depuis quelques semaines, les blocages de différents sites universitaires se sont faits au nom du refus du nouveau système d’accès à l’université mis en place par le ministère de l’Education, Parcoursup. Ce logiciel, qui permet aux universités de choisir leurs futurs étudiants, a fait l’objet de nombreuses critiques (protection des données, manque de moyens pour les équipes chargées de la sélection, etc.). On sait que l’enseignement supérieur, dans le prolongement de l’école, est déjà différencié, des grandes écoles aux IUT, et l’accès souvent très sélectif, y compris au sein des universités (double licence par exemple).

Ici, Parcoursup n’innove pas radicalement, mais renforce la capacité des établissements à opérer une sélection sociale des étudiants sans régler le problème de la sous-capacité des filières en forte demande (droit, psychologie, Staps, sociologie, médecine). Parcoursup prend sa place dans un système universitaire sous-dimensionné et sous-financé, en voie de privatisation, qui ne reproduit pas les inégalités sociales, mais les aggrave.

 

Contrairement à une idée reçue, il n’y a pas assez d’étudiants en France puisque, malgré une croissance réelle (un doublement entre 1980 et 2015), notre pays manque de diplômés du supérieur. Cette sous-qualification de la main-d’œuvre est un élément explicatif du chômage des jeunes : un jeune sur deux sans formation est sans emploi contre moins de 10 % à bac plus cinq. Or, les moyens donnés à l’université, qui forme la plupart des diplômés, sont insuffisants, surtout en comparaison avec les classes préparatoires et les grandes écoles. La loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) de 2007 s’est traduite par de nouvelles charges pour les universités et une multiplication des statuts précaires. Plus d’un quart des enseignants sont vacataires, payés autour de 40 euros brut l’heure.

Le récent rapport Villani sur l’intelligence artificielle reconnaît ce problème et la fuite des cerveaux qu’il engendre, et propose d’augmenter le salaire des chercheurs travaillant dans ce secteur, ce qui aurait pour conséquence immédiate une aggravation des inégalités entre secteurs de la recherche. Le retrait de l’Etat prépare mécaniquement une augmentation des droits d’inscription, le prochain chantier du gouvernement.

On sait que la sélection sociale joue à plein pour l’entrée dans l’enseignement supérieur mais, de plus en plus, une barrière économique écarte les enfants des classes populaires. D’abord, les bourses ne permettent pas à leurs bénéficiaires de vivre – rappelons que le montant maximal (6,5 % des boursiers) est à moins de 6 000 euros par an. Parcoursup permet désormais aux établissements de moduler le pourcentage de boursiers qu’ils souhaitent, accentuant ainsi les inégalités entre universités. Quelques institutions prestigieuses mettent en place des programmes Potemkine qui organisent, avec beaucoup de publicité, l’arrivée de quelques «jeunes de banlieue», mais leur nombre réduit ne remet pas en question l’économie du système et exclut les classes moyennes. Ensuite, les droits d’inscription connaissent une dérive accélérée en partie liée à la baisse des financements publics. Ainsi, les masters des grandes écoles coûtent, généralement, entre 5 000 et 10 000 euros par an(jusqu’à 14 000 euros à Sciences-Po Paris) ; le prix de la scolarité dans les écoles de commerce a aussi augmenté ces dernières années. Le prix d’un diplôme à HEC est passé de 27 000 à 45 000 euros de 2009 à 2017. La même logique se retrouve à l’université, et le nouveau master à l’université de Nice à 4 000 euros par an, mis en place par Frédérique Vidal, l’ex-présidente de l’université Nice devenue ministre de l’Enseignement supérieur, laisse peu de doute sur les intentions du gouvernement. L’endettement étudiant, sans atteindre les sommets qu’on connaît aux Etats-Unis, augmente en volume et en nombre. Comment ne pas voir qu’une telle évolution est un facteur d’exclusion ?

L’organisation de l’éducation aggrave les inégalités sociales dès le primaire, et les écarts initiaux s’accroissent avec, pour conséquence, une quasi-exclusion des classes populaires de l’enseignement supérieur. Ces étudiants disparaissent avec les années pour ne représenter qu’un pourcentage très réduit au niveau du master et du doctorat. Ainsi, 14,6 % des étudiants de licence sont enfants d’employés et 12,7 % enfants d’ouvriers. Ces chiffres tombent respectivement à 9,7 % et 7,8 % en master et à 7 % et 5,2 % en doctorat, alors que ces catégories représentent plus de 50 % de la population active. Parcoursup facilite cette exclusion en autorisant la prise en compte des lettres de motivation, dont on peut penser qu’elles sont plus un reflet des compétences familiales que de celles des candidates et des candidats, la prise en compte de l’histoire scolaire et la pondération des notes en fonction de la filière et du lycée d’origine. Chaque établissement a donc la liberté d’organiser une sélection sociale via des critères disponibles sur Parcoursup.

On s’achemine donc vers une discrimination accrue des classes populaires, mais aussi des classes moyennes. L’aggravation des inégalités, qui n’est pas propre à la France, est à mettre en relation avec la concentration accélérée des richesses. La dernière étude d’Oxfam indique ainsi que si la tendance actuelle se poursuit, ce qui est plus que probable, les deux tiers de la richesse mondiale seront détenus par 1 % de la population en 2030. En France, le discours sur la méritocratie scolaire ne sera bientôt plus qu’une idéologie trop en décalage avec la réalité pour produire autre chose qu’une exaspération des exclus et une peur croissante du déclassement.

Photo : Cyril Zannettacci
Gilles Dorronsoro, chercheur en sciences politiques
Article tiré de Libération  le 18 avril 2018

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