A Paris – «Les Français, c’est des moutons, ils n’ont plus envie d’aller dans la rue»

A l’occasion de journée interprofessionnelle appelée par la CGT et Solidaires, près 15 000 personnes ont défilé dans les rues de la capitale. Heureux d’être là mais un peu résignés sur l’évolution des différents luttes. 

Soleil de plomb, fanfare et lacrymos à Paris, pour la manifestation interprofessionnelle de ce jeudi, appelée par la CGT et Solidaires. Parti à 14h30 de Denfert-Rochereau, le cortège, qui a réuni 15 300 personnes selon le comptage du collectif de médias (dont Libération fait partie), a rejoint la place d’Italie en fin d’après-midi. De nombreux affrontements ont eu lieu avec les forces de l’ordre, notamment au niveau du boulevard Saint-Jacques, où plusieurs manifestants, en tête de cortège, s’en sont pris à l’hôtel Marriott.

A l’arrière, la grande majorité du cortège, beaucoup plus paisible, rassemble des cheminots – stars du jour -, des pompiers, des hospitaliers, ou encore des salariés de Carrefour… «Il y a pas mal de monde pour une manif parisienne organisée seulement par la CGT et Sud», se réjouissent Gérard et Alain, deux retraités de la SNCF assez optimistes. Ils sont bien les seuls. Car au-delà de la bonne humeur des participants, largement due à la météo estivale, l’inquiétude quant à l’évolution des différents conflits est largement perceptible.

«Ça va venir des facs»

«Les Français sont des moutons, ils n’ont plus envie d’aller dans la rue. Aujourd’hui, il n’y a personne. Les gens ne se rendent pas compte des enjeux ou se disent que de toute façon, ça ne va rien changer de manifesterpeste Gilles, 48 ans, salarié dans le secteur privé. Certains sont égoïstes, mais beaucoup d’autres pensent que ces réformes sont légitimes, que c’est dans l’air du temps.» Son espoir, pour contrer «le passage en force de Macron, sans concertation» : les étudiants. «Ça va venir des facs. Y a qu’eux, avec les cheminots, qui peuvent le faire.» Même angoisse pour Audrey, 43 ans, aide-soignante à l’hôpital Cochin, à Paris, et syndiquée Sud : «Macron va tout nous imposer, il ira jusqu’au bout, à moins qu’il y ait une convergence des luttes. Là, on n’est pas assez dans la rue, il faudrait amener les usagers avec nous, mais on n’a pas l’impression qu’ils se sentent concernés.»

COMMANDE N° 2018-0509

(photo Albert Facelly pour Libération)

«On est face à un taureau, analyse de son côté Sylvain, 72 ans, retraité et militant France insoumiseIl avance en permanence à coups de boutoirs. Alors forcément ça surprend et déstabilise. Et le pire, c’est qu’il y en a qui trouvent ça bien.» Reste que pour Lilian, 30 ans, kiné hospitalier à Paris, Macron «tape à coups de marteau sur un clou déjà enfoncé : réforme El Khomri, réformes des retraites… C’est simple, depuis 2006 et le CPE, on n’a gagné aucune lutte.»

«Invisibilisés par Macron»

Un peu plus loin, trois étudiants de l’université Paris-IV, la vingtaine, expliquent être venus pour «demander le retrait de la loi sur l’orientation et la réussite des étudiants (ORE), plus de moyens pour les services publics et notamment les facs, mais aussi pour soutenir les cheminots, les hospitaliers et tous les milieux en lutte». Avec plusieurs manifs au compteur, ils ont le sentiment d’être inaudibles. «On se sent invisibilisés par Macron. Lors de son interview à la télé, il n’a même pas parlé de nous – les étudiants – plus de cinq minutes», s’agace l’une d’eux, inscrite en lettres modernes. Seule solution pour inverser la donne, selon son voisin: la grève générale. «Y a que ça qui peut le faire changer, il est parti dans un truc bien borné, il faut taper fort.» D’ailleurs, «à Notre-Dame-des-Landes, du côté des cheminots, des postiers, il se passe des choses. De partout ça commence à taper».

Pour de nombreux manifestants, la question est aussi médiatique : «Le gouvernement se sert de la presse pour retourner une partie de la population. Certains sont peut-être séduits par le discours de Macron, mais c’est parce qu’on les bassine avec des exemples à l’étranger, en Europe, où soi-disant, les réformes libérales ont marché. Plus tard ils se rendront compte que c’est faux. Sauf que le jour où on sortira sa carte bancaire au lieu de sa carte vitale, ce sera trop tard», s’alarme Karen, 28 ans, agente de la ville de Paris syndiquée à la CGTMême sentiment pour Lilian, le kiné: «Les gens sont résignés. Mais la différence avec avant, c’est que maintenant, ils sont gavés par les chaînes d’infos en continu, qui procèdent à un bourrage de crâne insupportable.»

Un peu abattus, tous misent désormais sur la manif du 1er mai, mais aussi sur la journée du 5 mai, lancée notamment par le député de la France insoumise, François Ruffin, qui compte bien, ce jour-là, faire sa «fête à Macron».

Photo de garde : Albert Facelly
Luc Peillon et 
Amandine Cailhol
Article tiré de Libération  le 19 avril 2018

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