Un an de présidence Macron ou l’illusion du chèque en blanc

Alors que le chef de l’Etat revendique un peu vite sa légitimité à réformer tambour battant, sa pratique volontariste du pouvoir confine à l’autoritarisme. 

Il y a un an, Emmanuel Macron arrivait en tête du premier tour de la présidentielle et se qualifiait face à Marine Le Pen. Sur son nom et sur son programme, le futur chef de l’Etat avait alors rassemblé 18% des électeurs inscrits, comme le lui a récemment rappelé Edwy Plenel en l’interviewant avec Jean-Jacques Bourdin, et 24,01% des suffrages exprimés. Face à la candidate de l’extrême droite et après un débat d’entre-deux tours où celle-ci perdit pied, il l’avait ensuite emporté assez nettement (66,1% des voix), sans autre suspense que le score de sa concurrente. Des circonstances exceptionnelles pour une élection marquée au sceau du dégagisme, durant laquelle la capacité à capter les colères du pays a largement pris le pas sur le fond des programmes, le tout avec une abstention au plus haut et un favori de droite (François Fillon) carbonisé par les affaires.

A marche forcée

De ce premier tour qu’il a remporté avec un score inférieur à ceux de Nicolas Sarkozy en 2007 et François Hollande en 2012, mais supérieur à celui de Jacques Chirac en 2002, Emmanuel Macron ne peut tirer le mandat plein et entier qu’il revendique pour son projet de transformation du pays. Interrogé lors de son interview face à Plenel et Bourdin sur la légitimité électorale du big bang qu’il met en œuvre, le chef de l’Etat a d’ailleurs mis en avant non plus son propre score à la présidentielle, mais le résultat des législatives de juin et la très large majorité obtenue par La République en marche. Simple logique du «fait présidentiel» selon laquelle un Président élu a toujours disposé, dans la foulée, d’une majorité à l’Assemblée ? Ou validation sur le fond des orientations du candidat Macron ? Pour l’Elysée comme pour la macronie, pas de doute, la seconde option est la bonne et justifie presque à elle seule le réformisme à marche forcée qui caractérise ce début de quinquennat.

A mesure qu’il agit, le message du pouvoir se clarifie. Pas le temps de s’embarrasser avec les corps intermédiaires, la situation exige un Blitzkrieg, loin de la promesse social-démocrate et pour partie horizontale du candidat en campagne. Echanger, débattre, convaincre, amender. Si moult rounds de consultations, plus stériles les uns que les autres, ont eu lieu sur la réforme du marché du travail comme sur celle de la SNCF, le dialogue semble n’être que de façade, sans réel impact sur la décision finale. Avec les corps intermédiaires, qui n’ont rien obtenu et rien empêché depuis le début du quinquennat, comme avec les partis qui peinent à sortir des sables mouvants de la dernière présidentielle, le nouveau pouvoir ne prend pas de gants. Avancer coûte que coûte, comme si, à l’instar d’un enfant apprenant à faire du vélo à deux roues, s’arrêter, c’était inévitablement tomber. Le mouvement est tel qu’on se demande bien combien de Français ont réalisé que la loi cadrant la réforme de la SNCF avait été votée il y a quelques jours en première lecture à l’Assemblée, tandis que, côté syndical, l’enjeu est désormais de savoir s’il faut poursuivre la grève cet été. Comme si deux temporalités cohabitaient.

Un point c’est tout

Dans ce brouhaha qui fait zapper l’actualité, de Notre-Dame-des-Landes à la SNCF en passant par les frappes en Syrie, la loi asile et immigration a, elle, été adoptée dimanche soir en première lecture – «en catimini», ont dénoncé les différentes oppositions dans l’hémicycle. Au-delà du fond, le vote de ce texte a illustré le caporalisme tout vertical d’un Richard Ferrand, président du groupe LREM largement soutenu par ses troupes. L’ex-parlementaire PS n’a pas hésité à menacer d’exclusion tout député marcheur votant contre le texte porté par Gérard Collomb… Ex-PS lui aussi, Jean-Michel Clément, qui a rejeté ce projet de loi contraire à ses valeurs, a devancé la schlague en annonçant qu’il quittait le groupe LREM. Dans le nouveau monde, la liberté de vote sur les textes non budgétaires ne fait pas partie du menu. Le candidat Macron l’avait laissé entendre en évoquant un «pack législatif» non négociable, il n’empêche que ça fait bizarre quand cela se concrétise. D’autant que nombre des dispositions les plus décriées par la gauche et une partie de la majorité ne figuraient pas explicitement dans le programme du candidat. Comme si Macron lançait à ses troupes parlementaires : «Je décide, exécutez-vous.» Un point c’est tout.

Dans une tribune publiée ce lundi par le Monde, quinze présidents de régions de gauche comme de droite (La République en marche n’a pas encore eu l’occasion de se soumettre à ce scrutin) ne disent pas autre chose en appelant le pouvoir à sortir de son jacobinisme vertical et centralisateur pour nouer un «pacte girondin» avec les territoires. Il est vrai que sur la question de l’avenir des petites lignes, par exemple, on a vu comment l’Etat central a brusquement choisi, après le rapport Spinetta, de se défausser sur les régions en leur refilant la responsabilité de les maintenir ou de les fermer. Singulière conception de la décentralisation. Au royaume du volontarisme, le risque de l’autoritarisme est bien réel quand les contre-pouvoirs, déjà mal en point, sont allègrement piétinés. Pour faire passer la pilule, la tentation du transformisme n’est alors jamais loin. Attention au retour de bâton. La chance de Macron : qu’aucune des quilles qu’il a mises à terre il y a un an – de LR au PS en passant par Hamon – ne se soit relevée pour l’instant. Voilà qui explique largement pourquoi ce Président de plus en plus impopulaire sortirait plus en tête que jamais d’un nouveau premier tour de la présidentielle. La prochaine est dans quatre ans.

Photo : AFP – Ludovic Marin
Jonathan Bouchet-Petersen, chef de service France, @bouchetpetersen
Article tiré de Libération  le 23 avril 2018

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