Peut-on mieux rémunérer les paysans et importer davantage en même temps ?

Au fur et à mesure que l’on s’approche du débat parlementaire qui doit produire une loi « pour un équilibre des relations commerciales et une alimentation saine et durable », l’espoir fait place au doute chez les syndicalistes paysans. En approuvant les accords de libre échange entre l’Europe et le Canada, puis avec le Mexique et bientôt peut-être avec les pays du Mercosur, les dirigeants français vont permettre aux distributeurs de multiplier leurs achats ailleurs afin de faire chuter les cours sur le marché intérieur.
La loi « pour un équilibre des relations commerciales dans le secteur alimentaire et une alimentation saine et durable », doit venir en débat le 22 mai à l’Assemblée nationale. Il s’agit pour le gouvernement de traduire en droit une promesse faite par le président Macron dans le discours prononcé à Rungis le 11 octobre 2017 dans le cadre des Etats généraux de l’alimentation mis en place à sa demande dès la fin de l’été. « Stopper la guerre des prix, c’est stopper la dévalorisation permanente du revenu des agriculteurs, c’est leur permettre de vivre ou plutôt de revivre de leur travail(…) Nous modifierons la loi pour inverser cette construction des prix qui doit pouvoir partir de coûts de production», avait-il dit ce jour-là.
Ces propos avaient suscité un réel espoir chez les syndicalistes paysans, tant à la FNSEA que dans d’autres syndicats, à commencer par la Confédération paysanne. Au point peut-être d’oublier un peu vite qu’Emmanuel Macron avait été en 2007-2008 le rapporteur de la Commission Attali mise en place par Nicolas Sarkozy à la demande de Michel-Edouard Leclerc. Dans ce rapport qui déboucha sur la Loi de modernisation économique (LME), votée par la droite en 2008, Macron préconisait « d’instaurer la liberté des négociations commerciales entre distributeurs et fournisseurs. C’est pris dans son ensemble que ce dispositif pourra livrer tout son potentiel de croissance », ajoutait-il.

Va-t-on sortir les prix agricoles des négociations commerciales annuelles ?

En Commission, 874 amendements ont été proposés pour « enrichir » le texte de loi de 2018 et 234 auraient été adoptés. L’un de ces derniers, proposé par Jean-Baptiste Moreau député LaREM et éleveur de bovins dans la Creuse, permet de sortir les produits agricoles du cadre des négociations commerciales défini par la LME de 2008, inspirée du rapport Macron. Rien ne prouve cependant qu’il s’agit-il d’un revirement voulu par le chef de l’Etat. Jacques Creyssel, le délégué général de la Fédération du commerce et de la distribution parle d’une « proposition disruptive que nous avons soumise à une expertise juridique ».Mais il se dit que Michel-Edouard Leclerc est pour cette disruption, ce qui ne devrait guère rassurer les paysans.
Chez les syndicalistes de la profession agricole, on est passé de l’espoir à la méfiance au vu des amendements en commission. Dans un communiqué publié le 23 avril, la Confédération paysanne évoquait le rejet d’une série d’amendements et ajoutait : « En refusant des mécanismes pour contraindre au partage de la valeur ajoutée en en laissant les clefs aux interprofessions ,les député-e-s actent le désengagement de l’Etat en la matière, porté par le projet initial du gouvernement .Ce vote légitime les pratiques des vautours de l’industrie agro-alimentaire et de la grande distribution en se cachant derrière l’Union européenne» , écrit le syndicat.
Le même jour, on pouvait lire dans un communiqué de la FNSEA suite à l’adoption des amendements en commission : « malgré tous ces débats, nous considérons aujourd’hui que le compte n’y est pas. A commencer par « la construction du prix en marche avant» qui ne sera effective que si les députés déverrouillent la question du choix des indicateurs de coûts de production. En effet, comment peut-on imaginer un seul instant confier à Intermarché ou Leclerc le choix des indicateurs de coûts de production pour les agriculteurs! ».

Les éleveurs privés de leur capacité de négocier par le déséquilibre du marché

Le 25 avril, c’était au tour de la Fédération nationale bovine (FNB) de la FNSEA de faire part de ses inquiétudes dans une lettre ouverte au président de la République. On pouvait y lire ceci : « Nous avons imaginé de nouvelles relations contractualisées, dans une dynamique collective vers un accroissement de la qualité : doublement de notre production « bio », multiplication par 10 des viandes sous signe d’origine et de qualité (…) En proposant uniquement la prise en compte, dans les contrats éventuellement passés entre les éleveurs et les acheteurs, que chaque partie aura la pleine liberté d’élaborer, ce projet de loi ne contribue ni à inverser la mécanique de construction des prix alimentaires, ni à renforcer notre capacité de négocier » .
Dans sa lettre ouverte, la FNB évoque aussi les importations de viande bovine sans droits de douanes que l’Europe ne cesse de négocier avec des pays tiers comme le Canada, le Mexique et probablement les pays du Mercosur d’ici l’été. Ces nouveaux flux d’importations donneront des armes aux distributeurs comme aux transformateurs pour faire baisser les prix payés aux éleveurs français, même après le vote d’une loi dont l’ambition affichée est d’améliorer le revenu des éleveurs, puisque les acheteurs potentiels auront plus de facilité pour s’approvisionner ailleurs.

Quand le même porc charcutier est nettement moins payé en France qu’en Espagne 

Même sans ces accords de libre échange, les transformateurs et les distributeurs recourent souvent aux importations dans le seul but de faire chuter les cours des animaux vivants comme des récoltes de fruits et légumes. Alors que le prix du kilo de viande de porc est en recul depuis des semaines sur le marché au cadran de Plérin dans les Côtes d’Armor au point de valoir 10 centimes de moins qu’en Espagne ,la Fédération nationale porcine (FNP) de la FNSEA avance l’explication suivante dans son communiqué du 25 avril : «Il semble que l’aval de la production se plaît à organiser les stocks en élevage afin de maintenir la pression au lieu de chercher des marchés à valeur ajoutée. Face à ce manque de volonté, les organisations de producteurs doivent s’organiser pour trouver un rapport de force. La montée en gamme prônée dans les plans de filières des Etats généraux de l’alimentation ne se fera pas avec un prix payé à l’éleveur en baisse».
Il reste à savoir s’il faut voir là un « manque de volonté » chez les abatteurs et les distributeurs ou plutôt cette stratégie i bien dosée du « et en même temps » si chère à Emmanuel Macron !

Gérard Le Puill
Article tiré de l’Humanité  le 26 avril 2018

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s