De l’abolition à l’esclavage moderne

Le 27 avril 1848, le gouvernement provisoire de la deuxième République, sous l’impulsion de Victor Schœlcher, décrète l’abolition de l’esclavage en France. Cent soixante-dix ans plus tard, où en est-on en France et dans le monde ? L’esclavage existe-t-il toujours ? A-t-il pris d’autres formes ? Entretien avec Sylvie O’Dy, présidente du Comité contre l’esclavage moderne (CCEM).

L’abolition de l’esclavage en France, amorcée par un décret de la Convention du 4 février 1794, passera par de nombreuses phases avant d’être effective sur l’ensemble de son territoire. Il faudra attendre le 27 avril 1848 pour que le Conseil de gouvernement adopte définitivement le décret de Victor Schœlcher qui décide l’abolition de l’esclavage en France et dans ses colonies.

Le Comité contre l’esclavage moderne (CCEM) a été créé en 1994 pour venir en aide aux personnes victimes de formes contemporaines d’esclavage sur le territoire français, et aussi pour dénoncer l’ensemble de ces situations d’esclavage dans le monde. Sylvie O’dy est la présidente du CCEM.

En 1948, l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme des Nations unies inscrit dans le marbre: « Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude. L’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes ». Sylvie O’Dy, nous sommes en 2018, ce phénomène existe-t-il toujours ?
Sylvie O’Dy : L’esclavage traditionnel, où la personne est un objet qui appartient à une autre personne, existe toujours dans quelques rares pays. Mais d’une manière générale, on ne parle plus exactement des mêmes choses. Aujourd’hui, un esclave est une personne vulnérable, c’est généralement une femme ou un enfant, parfois un homme, qui n’a aucun moyen de se défendre. Il a perdu tous ses droits et il est soumis à des exploiteurs. Mais on n’est pas dans un système de fers aux pieds et de traite négrière sur des bateaux. Aujourd’hui, ils voyagent parfois en avion, parfois dans des coffres de voitures mais la situation de ces personnes est toujours dramatique. C’est une négation parfaite de la personne humaine, puisqu’une personne dépend entièrement d’une autre pour un travail qu’elle n’a pas le droit de quitter et qui peut être dangereux. Ses papiers d’identité sont en général confisqués. L’Organisation internationale du travail (OIT), qui dépend de l’ONU, estime qu’entre 2012 et 2016, quatre-vingt-neuf millions de personnes ont été en situation d’esclavage dans le monde, pour une durée allant de quelques semaines à toutes ces années.

L’esclavage dans sa forme « traditionnelle » se pratique toujours dans quelques pays ?
Oui, il y a encore aujourd’hui, dans des pays comme la Mauritanie, le Niger, peut-être encore un peu au Soudan, un reste d’esclavage traditionnel, où effectivement les esclaves appartiennent au maître. Quand un enfant naît d’un couple d’esclaves, il n’appartient pas à ses parents mais au maître. La Mauritanie a aboli plusieurs fois l’esclavage, mais néanmoins ces pratiques se perpétuent. Il y a moins de quinze jours, dans ce pays, il y a eu un procès, où deux personnes ont été condamnées à 20 ans et 10 ans de prison pour avoir tenu des personnes en esclavage au sens traditionnel du terme. On peut dire que c’est l’endroit le plus marquant sur cette question, mais on a aussi dans d’autres pays comme en Inde, des situations terribles où des enfants et leurs parents sont réduits en esclavage pour dettes. Si une récolte n’a pas été bonne et qu’il faut emprunter de l’argent pour avoir des semis, le prêteur peut demander au père de lui donner un ou deux de ses enfants pour travailler afin de rembourser la dette.

Dans ce dernier cas, on est dans une forme contemporaine d’esclavage. De quoi parle-t-on quand on évoque l’esclavage moderne ?
Les esclaves modernes se sont des personnes qui se trouvent dans des situations de grande vulnérabilité, soit des situations de conflits, soit de grande pauvreté et dont profitent des personnes qui ont les moyens et qui exploitent ces situations. Donc il y a différents types d’esclavage contemporain.

L’esclavage pour dette, quand quelqu’un a besoin d’argent pour des médicaments, des semis, pour quoi que ce soit, et qui emprunte à un prêteur qui le réduit en situation d’esclavage, l’obligeant à travailler pour rembourser sa dette. Mais comme il ne peut jamais rembourser sa dette parce qu’il faut qu’il paye sa nourriture, son hébergement, il se retrouve dans une situation d’esclavage qui est transmis à ses enfants.

Le travail forcé est la forme la plus répandue que l’on retrouve dans tous les domaines, et de manière plus importante dans le travail domestique. L’OIT estime qu’il y a 20 millions de personnes en situation de travail forcé, dont 15 millions dans le secteur privé où cela rapporte 150 millions de dollars aux exploiteurs, soit une somme extrêmement importante. La deuxième cause est la construction, le bâtiment, le monde agricole, les pêcheries et les mines qui font travailler beaucoup d’enfants comme esclaves, car ils sont très petits pour entrer dans les galeries, là où les adultes n’arrivent pas à aller chercher le minerai.

Il y a également l’esclavage sexuel, c’est-à-dire la prostitution forcée et la pédopornographie et tout ce qui tourne autour d’internet. Selon l’OIT, cela représente 5 millions et demi de personnes avec un grand nombre de femmes et d’enfants mineurs. Aujourd’hui, on considère aussi que le mariage forcé est une forme d’esclavage moderne, pratiqué dans beaucoup de pays, notamment en Afrique où cela reste actuellement la principale forme d’esclavage.

Sans oublier les enfants soldats, dont on considère qu’il s’agit d’une forme d’esclavage. Soit ces enfants sont armés et ils combattent, soit ils sont réduits à des tâches sexuelles ou domestiques. Ils sont extrêmement jeunes quand ils sont dans ces situations et c’est très difficile de les en sortir, car quand ils ont vécu ces choses épouvantables, c’est très compliqué de les remettre dans une vie normale.

Enfin, il y a aussi un esclavage par les Etats, et non pas par des particuliers, pour des grands projets de développements, pour construire des infrastructures, comme par exemple des routes ou des ponts. Cette main-d’œuvre forcée est exploitée, enfermée, doit obéir aux ordres et ne sera jamais payée.

Ce que vous dites, c’est que tous les sexes et toutes les tranches d’âge sont concernés par ce problème ?
Absolument, mais les plus concernés sont les femmes car ce sont les personnes les plus vulnérables dans toutes ces situations de grande pauvreté. L’esclavage moderne pour l’OIT, c’est 70% de femmes et 30% d’hommes car évidemment si on compte le mariage servile, cela ne concerne que des femmes, mais dès qu’on rentre dans des catégories comme des pêcheries, l’agriculture, les mines, les produits manufacturés, la construction, on trouve majoritairement des hommes.

Concernant les enfants, 152 millions d’entre eux travaillent dans le monde, mais tous ne font pas un travail d’esclave. L’OIT considère qu’il y a 10 millions d’enfants qui sont en situation d’esclavage et de travail forcé, dont près la moitié se trouve dans des systèmes d’exploitation sexuelle, de pédopornographie ou de prostitution. Les autres étant soit des enfants qui travaillent dans des mines ou à des tâches domestiques comme ceux qu’on appelle « les Restavek » en Haïti ou les « petites bonnes » au Maroc qui relèvent de situations d’esclavage domestique.

Tous les continents sont touchés ?
C’est absolument mondial. C’est un phénomène que l’on trouve sur tous les continents et qui est plutôt invisible. Il faut vraiment se pencher dessus pour le voir. Notre devise au CCEM est « rendons visible, l’invisible ». A part des évènements comme la catastrophe du Rana Plaza, le 29 avril 2013 à Dacca au Bangladesh, qui avait fait 1 135 morts et un millier de blessés. Cette fabrique de vêtements au Bangladesh, qui sous-traitait pour des marques européennes, s’était effondrée sur ses ouvriers, révélant au monde les conditions de travail épouvantable de ses employés. Depuis, je ne suis pas sûre que les conditions des sous-traitants se soient améliorées. Dans les pêcheries en Thaïlande ou dans des fabriques de téléphones portables en Chine par exemple, où les gens travaillent 24h sur 24 dans des énormes complexes avec des salaires de misère, je ne suis pas sûre que ce soit mieux, même si sur ce site il y a eu une démarche d’Apple pour essayer de rendre les conditions meilleures. Cela reste un immense problème qui a touché 89 millions de personnes en quatre ans, ce qui est un chiffre gigantesque.

La France célèbre ce 27 avril l’abolition de l’esclavage sur son territoire, proclamé par le gouvernement provisoire de la deuxième République, sous l’impulsion de Victor Schoelcher en 1848. Pourtant vous créez en 1994 le CCEM. L’Europe et la France en particulier n’étaient donc pas épargnées ?
Le CCEM a été fondé par des journalistes et des avocats principalement. Une journaliste avait été en Mauritanie pour voir cet esclavage traditionnel dont on parle, ensuite on lui avait dit qu’il y avait aussi des esclaves à Londres. Elle avait dit : « Comment ça des esclaves à Londres ? » Donc elle est allée à Londres et elle s’est rendu compte qu’effectivement il y avait une affaire d’esclavage contemporain. Une affaire d’esclavage domestique chez des nababs de pays du Golfe. Elle s’est dit que s’il y en avait à Londres, il y en avait aussi à Paris. Et à Paris, nous sommes allés à l’église philippine pour rencontrer le prêtre. A la fin de la messe, une première esclave philippine est venue nous voir pour nous parler. On penser à l’époque que l’on aurait que très peu de personnes dans ces situations, peut-être deux ou trois par an. Mais on était loin du compte. Depuis, on a accompagné plus de 650 personnes, et on en a rencontré beaucoup plus qui ne voulaient pas être aidés. C’est un phénomène qui existe et qui est important en France.

Quand on a créé ce comité, personne ne croyait à l’existence d’esclave domestique en France. Donc le seul moyen était d’aller devant la justice. Or, dans le Code pénal français, il n’y avait rien et on a néanmoins commencé à faire des procès sur l’abus de vulnérabilité et sur le travail contraire aux conditions de la dignité humaine. Au fur et à mesure les procès ont avancé. On est même allés deux ou trois fois à la Cour européenne des droits de l’homme où la France a été condamnée sur l’article « Nul ne sera tenu en esclavage et en servitude » et on continue. Depuis le début de l’année, on a déjà eu trois procès à Nanterre. C’est une voie importante car depuis, la France s’est dotée d’une législation et a introduit l’esclavage, la servitude et le travail forcé dans le Code pénal où il n’était évidemment pas, puisque c’était aboli.

D’une manière générale dans le monde, est-ce que vous voyez ces questions progresser ?
Dans le monde, il y a eu des avancées dans un certain nombre de pays, du moins dans les pays développés. Il y a eu des positions de l’ONU, du Conseil de l’Europe, de l’Union européenne qui a aussi pris des mesures pour l’Europe ; la Grande-Bretagne essaye de faire bouger les choses au sein du Commonwealth pour avoir une lutte coordonnée sur l’esclavage moderne. La France s’est dotée d’une législation… Donc on voit que par rapport à il y a 25 ans, quand personne n’y croyait, il y a eu évidemment des progrès qui ont été faits d’un point de vue légal avec des textes internationaux ou nationaux. Cela étant, il reste l’application de ces textes et ça, c’est une autre affaire. Ce qui est important, c’est l’identification des victimes, la prévention de ces faits, et l’identification des auteurs de ces faits et pour cela, on n’a pas encore trouvé de solution. Dans ces trois domaines, qui sont essentiels, je pense qu’il y a encore énormément à faire.

Photo de garde : AFP
Arnaud Jouve
Article tiré de RFI  le 27 avril 2018

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