Documentaire – Calais « hors cadre »

Lors du « démantèlement de la jungle de Calais en octobre 2016, le vidéaste Arthur Levivier ne s’est pas contenté de suivre la visite guidée organisée pour l’occasion. Il a donné la parole aux habitants de la ville comme du bidonville, a interrogé le dispositif médiatique qui entourait l’évènement et est revenu, un an plus tard sur la trace de ces hommes et de ces lieux qui, malgré les efforts des autorités pour les « effacer », n’ont pas disparu. « Regarde ailleurs » invite le spectateur à désobéir à l’injonction de détourner les yeux, et à aller tout simplement à la rencontre des autres et à se forger sa propre opinion. 

 

Un drapeau frappé des étoiles européennes flotte au vent dans le gris du ciel calaisien.  Un mur de grillage, de béton et de barbelés  empêche l’accès à la route qui longue de littoral et à la mer, contre lequel se fracassent les rêves d’Angleterre de ceux qui après un long et périlleux périple se sont retrouvés coincés  dans la « jungle ».

Quand Arthur Levivier débarque à Calais avec sa caméra, en octobre 2016, à la veille de la vaste opération de démantèlement qui s’annonce, il n’a aucune idée préconçue sur ce qu’il va trouver dans ce bidonville où vivent près de 10 000 personnes. De la situation à Calais, il connait ce qu’en disent les médias. De la condition de migrant, d’étranger, il ne connait que sa propre expérience, lui qui s’est exilé un temps en Australie pour tenter d’y exercer son métier de jardinier paysagiste.

Un regard sans a priori

Ce regard neuf fait tout l’intérêt du film. Le réalisateur partage la vie des habitants de la jungle les moments de découragement et de moments de joie de ses habitants, discute simplement les associations présentent sur place et jeunes qui s’apprêtent à monter dans les bus qui les emmèneront quelque part en France…. Il visite l’école,  le centre de santé, les commerces ou le coiffeur de ce lieu « autogéré ».

Le premier jour du démantèlement ressemble à une opération de communication savamment orchestrée où les caméras du monde entier ont été conviées et devant lesquelles les autorités administratives et politiques déroulent un discours sécuritaire bien huilé. Et bien loin de la réalité.

Devant une forêt de journalistes, les premières baraques sont démontées planches par planches par des hommes vêtus de tenues orange un peu trop neuves…

Puis vient la nuit, durant laquelle un gigantesque incendie ravage le camp tandis que les pompiers tardent à intervenir. Témoins direct, le réalisateur tombe des nues quand, le lendemain, les « officiels », relayés par les médias donnent une version mensongère des faits. D’ailleurs, après que les flammes aient fait le travail des bulldozers, la zone devient interdite au public. Circulez, il n’y a (plus) rien à voir !

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais Arthur Levivier décide alors de mettre en stand-by tous ses autres projets pour faire un film sur Calais. Durant l’année qui suit cette « évacuation », il va retourner sur les lieux.

Loin des yeux du monde, les droits humains bafoués

Tandis que l’ancien emplacement du bidonville est désormais un espace en cours de « renaturation » le réalisateur y croise un salarié du Conseil départemental du Pas-de-Calais qui, ne se sachant pas filmé, lui explique tranquillement qu’il s’agit de « rendre les lieux moins favorables pour un éventuel retour des migrants. Notamment de créer des zones humides, des dépressions, des flaques, un peu partout avec un relief un peu compliqué et inhospitalier. »

Tout aussi décomplexés, les agents de la ville s’empressent de ramasser et de détruire les tentes, sacs de couchage et même vêtements des exilés qui survivent encore dans les buissons ou errent sans pouvoir s’installer nulle part dans la ville.

Bien sûr la police, chargée de les traquer, de détruire leurs abris, prend très à cœur cette sale besogne, au mépris des droits humains et sûr d’agir en toute impunité. Le réalisateur les observe en train de harceler les migrants et les associations qui continuent à organiser des distributions de repas… Des scènes qui encore une fois contrastent avec le discours officiel sur la situation servis par les responsables politiques qui se rendent sur place avec leur cours médiatique.

Réinscrire la jungle de Calais dans l’histoire de l’immigration

Un autre intérêt du documentaire est, grâce à l’intervention de la philosophe Sophie Djigo* de réinscrire la jungle de Calais dans l’histoire de l’immigration. La jeune femme rappelle ainsi que ces personnes qui ont vécu là y ont, le temps de leur transit, construit une organisation sociale et politique, qu’ils ont une histoire dont la mémoire mérite d’être sauvée.

C’est ce à quoi le film s’emploie.

Sortir de la peur, inviter à la réflexion, à la citoyenneté

« Au bout d’un quart d’heure de discussion avec les habitants de Calais, même les plus récalcitrant à l’idée d’accueillir les migrants changent d’avis et sont révoltés par les humiliations et les violences que les policiers leur font subir », raconte Arthur Levivier.

Gageons qu’en 1h25, ce documentaire convaincra ses spectateurs de ne pas reléguer l’usage de leurs yeux, oreilles et cerveau et d’aller à la rencontre des exilés sans écran interposé.

Le film est en libre accès sur le site : https://filmregardeailleurs. com  et l’équipe est disponible pour organiser des projections.

*Auteure du livre : « Les migrants de Calais : Enquête sur la vie en transit »

Photo DR
Eugénie Barbezat
Article tiré de l’Humanité  le 27 avril 2018

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