Une part de la société « se désolidarise des quartiers »

Les réactions suscitées par le rapport Borloo témoignent d’un durcissement et d’une aggravation de la discrimination vis-à-vis des banlieues, estime le chercheur Thomas Kirszbaum.

« Je vous invite tous à lire une tribune publiée il y a quelques jours dans un quotidien du soir. C’est une tribune de 30 imams. A la fin de cette tribune, il était écrit quoi ? Vive la République, vive la France ! ». C’est par ces mots que Jacques Mézard, ministre de la Cohésion territoire, a achevé ce qui fut la première réaction officielle du gouvernement, jeudi, suite à la diffusion du rapport Borloo. Ce document, d’une soixantaine de pages, décrit cliniquement le désengagement de l’Etat et des services publics dans les quartiers populaires ? Jacques Mézard conclut son discours devant des maires de banlieue, jeudi après midi, en citant un texte de responsables religieux contre le terrorisme, les crimes antisémites et des pratiques subversives de l’islam qui « sévissent dans la communauté musulmane ». Une prise de position salutaire, certes, mais qui n’est pas au cœur du rapport Borloo. Loin de là. « Le repli identitaire et communautaire ne doit pas être nié, il doit tenir sa juste place », explique ce rapport qui veut « faire revenir la République» dans les 1500 quartiers prioritaires au regard de la politique de la ville, en développant des programmes des politiques d’éducation, d’emploi, d’éducation populaire, etc. Mais non, parler des quartiers pauvres, pour le ministre en charge du dossier, revient irrémédiablement à parler religion, islam et radicalisation. 

Des villes avec 30 % de capacité financière en moins

Jean-Louis Borloo a pourtant pris soin de « tordre le cou » à d’autres idées reçues. A commencer par celle largement partagée que trop d’argent aurait été déversé pour les quartiers sans résultat. « Faux », écrit Jean-Louis Borloo. Dans les quartiers prioritaires (QPV), les communes ont « plus de besoins mais moins de ressources : elles disposent de 30 % de capacités financières en moins, bien que leur taux d’imposition deux fois plus élevé et que leurs besoins soient 30 % supérieurs» ; «le droit commun recule : 113 policiers au commissariat de Sevran il y a 17 ans,  79 aujourd’hui» ; «moitié moins de pédiatres, dentistes et gynécologues et les rares crèches ne sont pas occupées par les enfants de ces quartiers.» ; « 2/3 des logements sont des logements sociaux, plus anciens qu’ailleurs, construits avant 1970, pour 1983 en moyenne pour les autres» ; « 2 fois moins de lycéens en filière générale.» «2 fois moins de licenciés sportifs, 3 fois moins d’équipements sportifs»…

Peine perdue. C’était sans compter sur certains journalistes stars de médias dominants. Alors que Jean-Louis Borloo présente son travail au 20 heures de France 2, plusieurs heures après la publication de son fameux rapport, Jean-Michel Aphatie, journaliste officiant sur le service public dégaine, sur twitter : « Agaçant Borloo sur France 2. Nous sommes champions de l’OCDE de la dépense publique, des milliards ont déjà été dépensés pour les banlieues, il dit que la situation est catastrophique. Mais où est passé l’argent depuis 20 ans ?» Même question formulée par Arlette Chabot sur LCI, qui n’a pas non plus lu la deuxième page de l’introduction du rapport Borloo…  Il ne s’agit pas seulement d’abus de langages de la part de journalistes et d’éditorialistes parlant de sujets qu’ils ne connaissent pas.

Ce même message est aussi bien relayé par Rachida Dati que par le FN. «Le fil conducteur de ce plan, c’est encore des milliards supplémentaires à fonds perdu pour de l’assistanat », déplore la première, quand le parti d’extrême droite voue aux gémonies un rapport qui « reprend en réalité toutes les vieilles lunes des anciennes politiques». «Ce rapport porte la marque de l’ingéniosité et de l’esprit de Jean-Louis Borloo, mais il est voué, comme tout ce qui a été entrepris précédemment, à un échec profond», balaie Malek Boutih. Selon cet ancien député PS, c’est une « erreur » de penser que la banlieue dysfonctionne « sur l’encadrement, le social, l’économie », alors que dans ces territoires, il y a d’abord besoin de «l’ordre républicain social». Mais, dans son esprit, c’est l’ordre avant le social. « La police est donc une priorité, une condition sine qua non au lancement de tout processus », déclare-t-il, à l’Express. Malek Boutih n’est plus député depuis un an. Il n’est plus président de SOS Racisme depuis quinze ans. Il s’est officiellement retiré de la vie politique. Cela n’empêche nullement France Inter d’en faire l’invité de son émission politique du dimanche et l’Express d’en faire un spécialiste des banlieues…

Le polémiste d’extrême droite Eric Zemmour achèvera le travail sur RTL, déclarant à propos de Jean-Louis Borloo : « Ce type, sur une page entière d’interview dans Le Monde, arrive à parler de la banlieue sans prononcer les mots immigration et islam, c’est très fort, je lui tire mon chapeau ». Ces obsessions sont aussi relayées par Guillaume Roquette, patron du Figaro Magazine, qui dénonce, sur LCI, une «communautarisation des banlieues», un «monde clos», créé par «une immigration beaucoup trop massive, non maitrisée, sans assimilation (…) avec à la fois des règles religieuses musulmanes très strictes, une délinquance très forte».

Durcissement de la stigmatisation des quartiers

Plus alarmant encore, ces fausses évidences sont démultipliées sur les réseaux sociaux, note Thomas Kirszbaum, sociologue urbain, associé à l’ISP (ENS Cachan). «On assiste à un courant de désolidarisation massive d’une partie de l’opinion par rapport à l’idée même qu’il faille faire quelque chose pour ces quartiers, avec des commentaires du type : «Pourquoi les aider alors qu’ils n’aiment pas la France ?». Une «altérisation radicale», voire un « racisme latent » qui présente une partie de la population «comme étant inassimilable ou venant contredire nos mœurs, nos modes de vie, radicalement autre, comme étant un corps étranger à la Nation.» La stigmatisation des quartiers populaires, des faubourgs, des classes laborieuses et des exploités n’est pas nouvelle, rappelle le chercheur. Mais il note «un durcissement» depuis les attentats de 2015. « Il y a une forme de réification des quartiers, décrits comme étant des espaces homogènes dominés par des islamistes en proie à des phénomènes communautaristes.» La phrase de Patrick Kanner, ex-ministre de la ville expliquant qu’il y aurait une « centaine de quartiers en France » présentant des « similitudes potentielles avec Molenbeek » a eu de graves séquelles, comme le message, inlassablement répété par Manuel Valls et les activistes du Printemps républicain, selon lequel les habitants des quartiers populaires n’étaient « pas Charlie ». A cela s’ajoute un discours politique opposant les quartiers populaires et la France dite périphérique, basé sur les thèses contestable du géographe Christophe Guilluy.

La perception des quartiers populaires s’est « dégradée » ces dernières années, alerte aussi  un autre rapport, remis au mois de mars au ministre de la Cohésion des territoires par le groupe de travail sur l’image de quartiers, lancé suite à l’appel de Grigny et au discours d’Emmanuel Macron à Tourcoing. Ce texte cite une étude du Credoc publiée en 2015 qui révèle un dénigrement croissant des grandes cités populaires. Si 78 % des personnes interrogées se disaient préoccupées par leur situation, ils étaient 85 % lors d’une précédente étude en 2009. « Si une faible majorité des Français (51 %) pensent que la solidarité est forte au sein des quartiers, cette dimension perd 7 points ». « Le regard sur les jeunes issus de ces quartiers se dégradent avec une perte de cinq points» entre 2009 et 2015, révèle aussi cette étude… réalisée avant les attentats meurtriers de Charlie Hebdo, de l’Hyper Cacher, du Bataclan et de Saint-Denis. Depuis, la situation s’est encore aggravée.

20 propositions pour changer le traitement médiatique des quartiers populaires

Ce rapport avance une vingtaine de propositions pour changer le traitement médiatique des quartiers populaires. Ils suggèrent, par exemple, de développer des résidences de journalistes dans les quartiers populaires, de mettre en place, à côté du CSA, « une instance d’observation du traitement médiatique », composée de journalistes, qui remettrait un rapport annuel sur le sujet. Autres idées : permettre de saisir le Défenseur des droits pour des situations « de maltraitance médiatique », créer un temps d’antenne dédié aux quartiers dans l’audiovisuel public (5 % par mois du temps d’antenne, aux heures de grande écoute), améliorer la formation des journalistes et créer un fonds partenarial « de soutien des initiatives journalistiques indépendantes qui ont vocation à raconter les quartiers avec une juste représentation ». Un fonds de soutien d’informations sociales et de proximité a été créé en 2016 par le ministère de la Culture, mais ses fonds ne vont pas toujours aux médias des quartiers populaires, déplorent les auteurs du rapport.

Toutes les mesures destinées à « changer l’image » des quartiers, aussi bonnes soient-elles, ne suffiront pas. « Car les quartiers verront leur image changer quand sociologiquement ils changeront, quand leur taux de chômage ne sera plus trois fois supérieur à la moyenne nationale ou quand les résultats scolaires ne seront plus aussi faibles », écrivent encore les auteurs de ce rapport qui doit, comme celui de Jean-Louis Borloo, alimenter la réflexion du président de la République dont les arbitrages doivent être rendus au mois de mai. Changer l’image des quartiers supposera de changer radicalement, aussi, les termes du débat politique.

Maître de conférence à l’université Paris-Est Créteil Val-de-Marne et auteur de recherches sur le traitement médiatiques des banlieues, Alexandre Borrell livre une analyse similaire. « Après les attentats de 2015, un certains nombres de discours, portés notamment par des personnalités comme Malek Boutih, semblent exiger de ces quartiers « qu’ils s’intègrent à la République». C’est un discours ancien mais qui contraste, selon le chercheur, avec les images que l’on a pu voir lors des émeutes de 2005 pendant lesquelles c’étaient plutôt les jeunes des quartiers populaires qui « brandissaient, devant les caméras, leurs cartes d’identité pour être reconnus comme français à part entière ». Mais cela suppose, évidemment, qu’ils « bénéficient des mêmes droits et que la société les reconnaisse comme des citoyens à part entière ». Or, ce discours a peu à peu disparu des sphères politiques et médiatiques.

Un « plan des ressources humaines »

Même le rapport Borloo, s’il fait le constat d’une rupture de l’égalité républicaine, utilise d’autres arguments pour pousser le gouvernement à agir. «Jusqu’au milieu des années 2000, les justifications mises en avant pour mettre en œuvre les différents plans banlieues, c’était des notions de solidarité, voire de justice sociale quand le gouvernement était de gauche. La cohésion sociale a fini par remplacer la notion de solidarité. Mais cette notion de solidarité a complètement disparu», analyse le sociologue Thomas Kirszbaum.

L’investissement massif et le retour des politiques de droit commun ne doit pas se faire au nom d’une demande d’égalité mais « dans une logique de valorisation de capital humain de ces quartiers, qui ne seraient finalement qu’une somme de talents qui ne demandent qu’à s’épanouir si on leur en donne les moyens via des actions de parrainage, de tutorat, de promotions de la diversité, etc. » Jean-Louis Borloo lui-même parle d’un « plan des ressources humaines ». Ce plan est avant tout présenté comme un « investissement social qui permettra à la collectivité de dépenser moins demain ». Outre cette petite musique libérale, qui parlera à n’en pas douter au pouvoir macronien, Jean-Louis Borloo met aussi en avant le risque d’explosion et de radicalisation pour obtenir les 50 milliards nécessaires à la mise en œuvre de son plan.   « Redevenons une puissance d’actions, une grande puissance éducative, économique, scientifique, républicaine, fraternelle, dans le respect des rêves et des différences de chacun, en faisant coïncider notre grandeur avec le rêve républicain. A défaut, « fermenteront loin des yeux, le recroquevillement identitaire et le repli communautaire», prévient l’ex-ministre de la ville.

Photo Divergence/Hervé Boutet
Pierre Duquesne
Article tiré de l’Humanité  le 30 avril 2018

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