Tunisie – «On a gagné la liberté d’expression, mais rien n’a changé sur le plan économique et social»

Dans le cadre des élections municipales, onze listes s’affrontent ce dimanche à Sidi Bouzid, ville qui a vu naître le printemps arabe en 2011. Sept ans plus tard, la confiance dans les partis politiques s’est effritée.

Il a hésité jusqu’au dernier moment pour choisir la liste à laquelle il allait accorder sa voix. Et cette incertitude l’enchante. A 74 ans, cet instituteur à la retraite, cravaté et coiffé de sa chéchia, «a vécu beaucoup d’élections en Tunisie». Celle-ci est la première, au niveau local, à se dérouler de manière libre et transparente. «A l’époque de Ben Ali, on était « orientés »», dit-il en fronçant les sourcils derrière ses grandes Ray-Ban. Il en sait quelque chose puisque lui-même, en tant que membre du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD, le parti du pouvoir aujourd’hui dissous) a participé à la fraude à grande échelle «dans les années 80» : «J’étais un responsable de bureau de vote. Les gens avaient voté pour la liste verte [celle de l’opposition]. Le délégué nous a dit : « Ce n’est pas possible, débrouillez-vous. » On a remplacé un à un les bulletins verts par des bulletins rouges [celle du RCD]. C’était très long, mais on n’avait pas le choix. On ne pouvait pas sortir du parti, on était punis, privés de papiers ou de carrière.»

Ce dimanche, onze listes (dont trois indépendantes) s’affrontent à Sidi Bouzid. Les résultats de l’élection municipale de cette petite ville poussiéreuse du centre du pays auront une résonance particulière. Sidi Bouzid fut l’épicentre de la révolution tunisienne de 2011, et le coup d’envoi du printemps arabe. Un symbole de la contestation désormais connu dans le monde entier, par le geste d’un vendeur de légumes désespéré, Mohamed Bouazizi, qui s’immola par le feu pour protester contre la confiscation de sa marchandise par la police. Aujourd’hui encore, des graffitis indiquent la direction de Sidi Bouzid depuis de nombreuses villes du pays, comme une boussole collective de la révolution.

«Effervescence»

Sept ans plus tard, la participation risque d’être beaucoup plus faible qu’en 2011 (l’élection de l’Assemblée constituante) et 2014 (législatives et présidentielle). «Les gens ont perdu la confiance dans les partis politiques, avoue un kinésithérapeute venu voter en famille. On a gagné la liberté d’expression et des scrutins transparents, mais rien n’a changé sur le plan économique et social. La situation est même pire qu’avant, surtout dans les zones intérieures du pays [le centre du pays, où le chômage est le plus élevé].»

A l’école Farhed-Ached, dans le centre-ville de Sidi Bouzid, le bureau de vote numéro 7 est réservé aux jeunes inscrits. A 11h30, seuls 17 personnes y avaient voté, contre 130 dans le bureau numéro 1. «L’ambiance est différente de 2011 et 2014, où il y avait de l’effervescence, de l’agitation», commente Ahlem, 32 ans, membre de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie). La jeune femme, voile rose et baskets roses, guide son vieux père vers son bureau de vote, et regrette «qu’il n’y ait pas davantage d’accompagnement pour les électeurs au moment de trouver la salle dans laquelle ils vont voter». Devant le portail de l’école, des militaires en armes montent la garde, comme dans tous les centres électoraux du pays. La Tunisie est placée sous état d’urgence depuis novembre 2015.

Faire barrage aux islamistes

Les deux grandes formations politiques du pays, Ennahdha, le parti musulman conservateur, et Nidaa Tounes, la coalition formée par l’actuel président de la République pour faire barrage aux islamistes, jouent gros à l’occasion de ce scrutin local. Ennahdha, le parti le mieux préparé, a tenté de gommer son image religieuse en intégrant des candidats extérieurs à l’organisation. Quant à Nidaa Tounes, il risque de voir son score de 2014 s’effriter en même temps que l’alliance partisane qu’il avait fondée. Les indépendants pourraient en profiter pour réaliser une percée.

Photo AFP/Fethi Belaid
Célian Macé, envoyé spécial à Sidi Bouzid
Article tiré de Libération  le 6 mai 2018

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