Migrants à Paris – «Le ramadan, ça nous rappelle un peu la maison»

Dans un no man’s land urbain situé entre Paris et Aubervilliers, plus de 2 000 migrants survivent dans une précarité extrême. En dépit de leurs difficultés, ils s’apprêtent à respecter le mois du jeûne.

Ils sont plus de 2 000, massés dans des tentes de fortune, sur toute la longueur du canal Saint-Denis, en bordure du périphérique parisien. Assis côte à côte sur les restes d’un canapé, Jamil et Ahmed, 22 et 25 ans, se réchauffent les mains au-dessus d’un feu allumé dans un bidon de métal.

«Je suis arrivé du Soudan il y a neuf mois», explique Ahmed dans un anglais approximatif. «Jamil vient d’Egypte. Il ne parle que l’arabe. On partage cette tente depuis trois mois…» Avec le début du ramadan mercredi soir, les deux jeunes de confession musulmane se préparent à des jours difficiles. «Ça va être très dur, on le sait.» Pas le droit de manger ni de boire ou de fumer de l’aube au coucher du soleil, pendant un mois. Pour la rupture du jeûne, «on a très peu à manger et la nourriture qu’on nous donne n’est pas toujours de très bonne qualité. Mais le ramadan est trop important pour nous. Et puis ça nous rappelle un peu la maison…»

Pour Youssef, arrivé du Niger par l’Italie en 2016, la période s’annonce moins compliquée : «On se relaye avec des amis à la Porte de la Chapelle [à 1,5 km de leur camp, ndlr] et on met en commun tous les aliments emballés qu’on nous distribue là-bas. Ça nous permet de faire des réserves.» Grâce à cette méthode, il a réussi à accumuler suffisamment de vivres pour les ruptures de jeûnes de la semaine qui arrive. Mais il admet que sans les rations supplémentaires apportées par des bénévoles dans leur camp, ils ne pourraient «pas tenir aussi longtemps».

Epreuve

Depuis plusieurs semaines, seules deux personnes continuent à y venir pour distribuer des repas, sur leurs propres deniers. Caroline (1) en fait partie. Elle arrive sur le canal chaque après-midi, depuis plus de deux mois, avec son chariot rose chargé de tartes aux fruits, de cakes et de thermos de «café à la soudanaise [avec des épices]»«Il y a de plus en plus de monde ici», rapporte la quadragénaire dans un regard circulaire. «Chaque jour je vois de nouvelles têtes…» Il y a beaucoup de monde et peu à manger. «Evidemment, ça crée des conflits.» Cinq jours auparavant, des bénévoles ont été témoins d’une agression à l’arme blanche, qui a fait trois blessés parmi les migrants. Depuis, la majorité des associations refusent de venir. «Il y a bien quelques restaurants [du quartier] qui les servent gratuitement. Mais ils ne peuvent pas servir tout le monde. Et avec le ramadan ils doivent manger le soir à coup sûr.» Sans cela, ils restent deux jours sans manger.

Assis en cercle sur le sol, six Soudanais discutent en riant. L’un d’eux sort une guitare sèche et commence à jouer. Mohammed, bonnet de laine sur djellaba verte, se lève, ravi de parler à la presse. «Ici, nous sommes tous de vrais musulmans et nous ferons le ramadan jusqu’au bout», déclare-t-il, traduit par Mubarak, son voisin. La dureté des conditions de vies dans le camp, la précarité de la situation, l’incertitude de l’approvisionnement n’incitent-elles pas à s’affranchir de l’épreuve du jeûne ? «C’est dans ces moments que notre foi est mise à l’épreuve et nous nous montrerons dignes de notre Prophète», répond Mohammed.

Fils de fer barbelés

Sur la rive gauche du canal, la population est plus hétéroclite. Des jeunes femmes, pour la plupart des adolescentes érythréennes, et des enfants, se rassemblent autour de robinets publics. C’est là qu’on fait sa toilette, qu’on lave ses vêtements qu’on suspend à des fils de fer barbelés qui serpentent autour des tentes. Légèrement à l’écart du groupe, Selam, 16 ans, fera également le ramadan. Rassurée par la présence des membres de l’association France terre d’asile, elle accepte d’ouvrir sa tente.

Dans un espace minuscule où se serrent deux duvets en lambeaux, on retrouve dans un coin quelques paquets de gâteaux entrouverts, des chips et deux bouteilles d’eau. En arabe, elle explique qu’elle «a réussi à récupérer tout ça aux Restos du cœur de la Villette et de la Gare de l’Est.» Au sujet de la rupture du jeûne, Selam confesse que ses rations, trop maigres, suffiront à peine à tenir jusqu’au lendemain soir. Mais elle espère que «les associations viendront désormais le soir avec plus de nourriture», pour éviter que la situation ne devienne encore plus difficile, notamment pour les adolescents.

Photo AFP/Christophe Archambault
Mark Samba
Article tiré de Libération . le 17 mai 2018

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