Les salariés d’Enedis sur les pas des cheminots

Le démantèlement du service public de l’énergie est un cas d’école. Or, le recul est désormais suffisant pour constater que la libéralisation du marché n’a permis ni l’amélioration du service, ni la baisse des prix. Fin avril, le secteur entrait à son tour en grève pour recréer un grand pôle public de l’énergie au service des citoyen·nes.

 Le président de la République en est persuadé : il n’y a pas de convergence des luttes. Les contestations, en tout cas, se multiplient : cheminot·es, étudiant·es, postier·es, retraité·es, juges, avocat·es, greffier·es, personnels d’Ephad, mais aussi zadistes, opposant·es au Linky, victimes de pollutions industrielles ou des lobbies pharmaceutiques, militant·es de la transition écologique, associations de soutien aux réfugié·es… Un an après l’élection d’Emmanuel Macron et la mise en place du gouvernement d’Edouard Philippe, le pouvoir semble, pour la première fois, mis en difficulté. Ce n’est peut-être qu’un début !

Mardi 24 mai, la CGT Énergie a tenu une conférence de presse pour expliquer qu’elle comptait entrer dans la danse. Selon le syndicat, le mouvement s’annonce très suivi, et l’objectif est de ranger de leur côté leurs « usagers » – désormais appelés « clients ». Comment ? En faisant œuvre de pédagogie pour rappeler que l’évolution du secteur au cours des vingt dernières années s’est faite à leurs dépens. En cela, le cas d’EDF-GDF est un cas d’école du démantèlement d’un service public.

EDF contraint d’aider ses concurrents

 Le 8 avril 1948, au sortir de la Guerre, l’État nationalisait la production, le transport, la distribution, l’importation et l’exportation de gaz combustible et d’électricité. Il s’agissait alors, selon l’exposé des motifs de cette loi, « de remettre à la nation, qui est seule en mesure de lui donner le développement impérieusement exigé par nos besoins, l’équipement actuel du pays en électricité et en gaz ». On pourra, certes, discuter du choix qui a été fait de développer essentiellement de l’électricité nucléaire, avec tout ce que cela implique. Reste le constat suivant : il y avait un besoin et un service public y a parfaitement répondu. Le service était de grande qualité et les prix figuraient parmi les moins élevés d’Europe. Mais, au tournant du XXIe siècle, le secteur a été dérégulé. Il a fallu, selon la doxa libérale, ouvrir le marché à la concurrence pour le « moderniser », encourager l’innovation, faire baisser les prix…

 Les entreprises, puis les particuliers à partir de 2007, ont pu s’adresser à des sociétés privées pour se fournir en électricité et en gaz. Et pour faciliter l’essor de ces boîtes, la loi Nome (nouvelle organisation du marché de l’électricité) du 7 décembre 2010 a obligé l’opérateur historique EDF à céder à bas prix (1) jusqu’à un quart de sa production nucléaire à ses concurrents directs. « Un vol caractérisé !, s’insurge Gilbert Benhamou, secrétaire général de la CGT Énergie des Bouches-du-Rhône. On a utilisé les moyens de production construits avec de l’argent public pour enrichir des sociétés privées. Et dix ans plus tard, le tarif de l’électricité a augmenté de plus de 30%, celui du gaz de 80% ! »

GDF, puis GDF-SUEZ, puis Engie…

 Dès 2002, le gouvernement Raffarin avait annoncé son intention de transformer GDF en une société anonyme. « EDF-GDF ne sera pas privatisée, ni aujourd’hui, ni demain. Le gouvernement de la France veut que l’État conserve la majorité des parts de cette grande entreprise », jurait alors le ministre de l’Économie de l’époque, Nicolas Sarkozy. On croirait entendre le gouvernement Philippe parler de la SNCF. Or, en 2008, l’entreprise a fusionné avec le groupe Suez, pour s’appeler GDF-Suez, puis Engie à partir de 2015. Et l’État ne détient aujourd’hui plus que 24 % de l’entreprise…

 EDF est également devenu une SA, et, bien que l’État soit toujours actionnaire à 85 %, la logique marchande s’est imposée dans l’entreprise. Exemple, très palpable : celui de la fermeture des sites de proximité. À Marseille, le nombre de ces sites qui assurent un accueil physique des abonnés sont passés de onze en 2003 à… 1 en 2017, par ailleurs souvent fermé « sans raison particulière », explique Gilbert Benhamou. « Un jour, devant ce site, je suis tombé sur une dame âgée, à qui on avait coupé l’électricité pour impayé, poursuit le syndicaliste. Elle apportait un chèque pour qu’on lui rétablisse le courant. Mais comme, justement, le site était resté fermé sans raison ce jour-là, elle ne savait pas quoi faire. Je lui ai dit de faire la démarche par internet. Elle n’avait pas internet… Je n’avais plus rien à lui répondre. » En décembre 2017, sous prétexte d’un manque de fréquentation, les dix-sept dernières « boutiques » existant en France ont définitivement fermé leurs portes. Là encore, on retrouve les méthodes utilisées à la SNCF où les horaires impossibles font baisser la fréquentation de petites lignes qu’il semble, au final, tout naturel de fermer.

Un patient travail de sape

 C’est donc un patient travail de sape qui prépare les esprits à la privatisation. Parmi les techniques utilisées, on pourrait encore citer le saucissonnage. Pour assurer la mission que remplissait autrefois EDF-GDF, on dénombre désormais 157 entreprises et filiales sur le marché. C’est ainsi que GDF, devenu Engie, vend du gaz et de l’électricité, et est donc devenu le concurrent direct d’EDF. Une autre constante : ce sont les activités les plus rentables qui sont prioritairement ouvertes au privé. Les libéraux applaudissent, les citoyen·nes ont bien du mal à y trouver leur intérêt.

 Une partie des salariés du secteur va donc entrer en grève, sur le modèle des cheminot·es : une grève « perlée », deux jours par semaine. « De toute façon on sait que, si le gouvernement fait plier les cheminots, derrière ce sera nous, et tous les services publics y passeront. » Principale et audacieuse revendication : recréer, comme en 1948, un grand pôle public de l’énergie, en renationalisant tout le secteur. Quant aux actions, elles seront diverses. Certaines pourraient consister à empêcher les compteurs Linky de transmettre leurs informations aux différents fournisseurs d’électricité. Le petit boîtier est en effet très mal perçu par les syndicalistes d’Enedis, tant pour la façon dont il est déployé que pour le monde qu’il annonce : avec Linky, Enedis n’est clairement plus là pour répondre au besoin de la population, mais pour maximiser ses profits (grâce à la revente d’électricité, de données personnelles ou de compteurs communicants…).

 Il est également probable que des entreprises subissent des coupures. Mais pas n’importe lesquelles : « on sélectionnera des entreprises qui se comportent mal sur le plan social. Carrefour, par exemple, pourrait avoir des surprises. » Le géant de la grande distribution aurait en projet de supprimer 5 000 emplois. Reste à savoir si les dirigeants de l’entreprise auront suffisamment d’énergie pour mener à bien leur projet…

 1 – C’est la Cré (commission de régulation de l’énergie) qui fixe le tarif ARENH (accès régulé à l’électricité nucléaire historique).

Nicolas Bérard
Article tiré du journal L’âge de faire,  mai 2018

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