Jean-Luc Mélenchon – Le rêve du Front populaire

Régnant sans partage sur la gauche, le leader de La France insoumise imagine un nouveau 1936. Mais sans adopter la ligne réformiste de Léon Blum.

Jean-Luc Mélenchon a fait un rêve : pourquoi ne pas échafauder et construire un nouveau Front populaire dont il serait naturellement le «Léon Blum» ? Après tout, le Front populaire représente toujours, dans la mémoire collective des Français, la référence sociale par excellence, le souvenir qui surgit aussitôt dès qu’il est question de véritable bond en avant social. L’instauration des congés payés, les 40 heures, l’augmentation des salaires, la nationalisation des chemins de fer, autant d’avancées qui alimentent une mythologie toujours bien vivante. Et puis, le Front populaire n’est-il pas l’aboutissement d’une stratégie inédite, celle qui était parvenue à rassembler communistes, socialistes, radicaux mais aussi la CGT et la CGTU, plus une myriade d’intellectuels, d’écrivains, d’artistes ?

N’est-ce pas ce que le chef de file des insoumis tente de mettre sur pied dès samedi prochain avec son objectif de «marée humaine» contre Emmanuel Macron ? N’est-ce pas ce qu’il ébauche en obtenant la participation de la CGT ? Une dynamique de Front populaire, un élan du type Front populaire, avec en pointe un leader charismatique qui serait aussi un orateur célèbre comme le fut Léon Blum, rien d’étonnant à ce que Jean-Luc Mélenchon y songe. D’autant plus qu’en 1936, comme aujourd’hui, une extrême droite menaçante se renforçait sans cesse chez nous alors qu’à nos frontières, en Allemagne, en Italie, en Espagne, des dictatures triomphaient comme triomphent aujourd’hui des régimes autoritaires en Pologne ou en Hongrie, comme grossissent sans cesse, partout en Europe, en Italie notamment, des mouvements populistes. Le Front populaire, comme espérance et comme réplique avec à sa tête un tribun inspiré…

 

Evidemment, il est aisé de démontrer que le parallèle a des limites étroites. La société n’est plus la même, l’économie n’est plus la même, l’Europe n’est plus la même, l’environnement international n’est plus le même. Jean-Luc Mélenchon n’occupe en rien la même position que Léon Blum. L’intellectuel patricien qui dirigeait la SFIO et menait le Front populaire était un réformiste assumé et non pas le prophète messianique d’une rupture proclamée. Il n’entendait changer ni d’alliances internationales ni de modèle économique. Il voulait réguler, rassembler, produire et distribuer, non pas rompre, fracturer, inventer, provoquer et anathémiser. Léon Blum siégeait au centre du dispositif politique, il n’en était pas l’aile la plus radicale, la plus tonitruante, la plus belliqueuse. Jean-Luc Mélenchon est en fait le Marceau Pivert de 1936 mais un Marceau Pivert qui incarnerait l’aile la plus puissante et même la plus dominatrice du mouvement, le chantre de toutes les ruptures. La gauche de la gauche et non pas le centre de la gauche.

Cela ne signifie pas pour autant que la démarche de Jean-Luc Mélenchon soit absurde, bien au contraire. Il fait le pari de l’échec du réformisme libéral d’Emmanuel Macron. Il croit qu’après une modernisation impossible, ce sera l’heure du soulèvement lyrique, de la révolte poétique. En un an, il a déjà marqué des points. Il s’est imposé comme le grand imprécateur de la République, le procureur robespierriste de la société en place. Sur ce registre, il n’a pas de rival. Il a réussi également à devenir le grand colonisateur de la gauche. Il la domine et la surplombe par son talent, par son appétit, par son autoritarisme. Il a littéralement effacé le Parti communiste (PCF) de la scène nationale, ne lui abandonnant que les vestiges de son enracinement local. Il a dévoré les écologistes en intégrant l’essentiel de leur thèse dans son programme disruptif. Il regarde Benoît Hamon comme la friandise qu’il se promet de croquer à l’issue d’un banquet républicain. Il rejette le Parti socialiste (PS) hors de la gauche. Il l’ostracise, il l’excommunie. Il règne donc sans partage comme le chef suprême d’une gauche dont il a fixé seul les contours. Il règne mais il gouverne aussi, car il ne partage pas son pouvoir. Il n’est pas moins autoritaire qu’Emmanuel Macron, pas moins consulaire que lui, dans un style théâtralement opposé.

Jean-Luc Mélenchon se projette donc comme une sorte de contre-président d’une gauche ultra. Il rêve du statut de François Mitterrand sous Valéry Giscard d’Estaing, à l’époque où l’homme de Latche faisait figure d’alternative logique au chef de l’Etat, de successeur désigné en cas de victoire de la gauche. La différence, outre l’envergure personnelle, est que François Mitterrand occupait, comme Léon Blum, le fauteuil central, flanqué à gauche d’un gros PCF, à droite d’un petit MRG. Jean-Luc Mélenchon, lui, a conquis l’espace du PCF et a barré hermétiquement l’entrée à tout modéré. Au risque de s’enfermer dans un espace minoritaire.

Alain Duhamel
Article tiré de Libération  le 24 mai 2018

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