La démocratie, c’est aussi ce qui se passe dans la rue

Comme le vote, les manifestations sont un mode d’expression qui doit être pris en compte. Samedi, des voix rarement audibles dans l’espace public ont défilé contre la violence néolibérale.

«Nous mettons en œuvre le programme du président pour lequel les Français ont voté.» Telles sont les paroles de Edouard Philippe reportées par les médias. Interviewé sur les manifestations du samedi 26 mai, qu’il qualifie comme «un petit coefficient de marée», le premier ministre s’est adressé à ceux qui essaieraient de rejouer «dans la rue» ce qu’ils auraient perdu «dans les urnes». Toutefois, comme le rappelle Pierre Rosanvallon, la démocratie est autant un régime politique qu’une forme de société. Ce que l’on a vu dans la rue ce week-end n’a rien à avoir avec ces pourcentages qui apparaissent le soir des élections sur les écrans de télévision, conjointement aux chiffres d’une abstention toujours croissante. Les manifestations sont un mode d’expression qui doit également être pris en compte en démocratie, conjointement au vote. Les images des défilés mettent en avant des gens qui refusent la violence néolibérale et avec lesquels le pouvoir doit composer s’il prétend gouverner démocratiquement. Ce n’est pas sur les revendications syndicales du public ou sur la stratégie de communication politique particulièrement soignée de La France insoumise qu’il faut uniquement centrer l’attention mais aussi sur ces paroles minoritaires, intempestives, ces voix pas toujours audibles dans l’espace public et qui étaient samedi dans la rue pour dénoncer les violences policières, à l’instar du comité Adama, réclamant justice pour ce jeune mort en 2016 après une interpellation policière, ou du syndicat du travail sexuel (Strass).

L’enjeu de ces manifestations n’est pas le nombre des participants. Pour les uns, on se réjouit de voir «autant de monde qui est là» et on est fier de montrer les gens autour de soi aux journalistes. Pour les autres, les chiffres restent moyens, quelques dizaines de milliers de personnes à Paris. En démocratie, tout ne se joue pas avec des chiffres. Des petits ruisseaux coulent les grandes rivières, des événements tels que celui-là peut surgir une subversion puissante, pas forcément violente ou frontale. Le philosophe Gilles Deleuze n’a pas tort d’insister sur le devenir révolutionnaire de l’événement et non pas sur l’avenir des révolutions, qui tournent souvent mal et sont accaparées par les professionnels de la politique que l’on a vu après les manifestations dans les médias. Parler du devenir révolutionnaire de cet événement, c’est commencer par regarder de quelle façon les citoyens non politisés et non syndiqués, ces gens anonymes et invisibles dans les modalisations parfois réifiées qui circulent dans certains médias, se sont exprimés sur les réseaux sociaux avant les manifestations, c’est aussi regarder les photos prises avec les portables, s’arrêter devant les graffitis sur les murs. Un vieil homme qui a perdu deux cents euros par an sur une retraite modeste dit «Macron plus jamais», une institutrice inquiète pour les vœux exprimés par son fils sur Parcousup qui restent en attente, une quinquagénaire au chômage depuis plusieurs années passant ses journées à écrire des romans d’amour publiés en autoédition, qui est convaincue qu’à cause des gens au pouvoir elle ne retrouvera plus de boulot, ces adolescents de Pantin qui ont pris des beignes par ceux qu’ils appellent «les schmitts» et qui se disent qu’il faut quand même aller faire un tour à la manif «juste pour voir».

Ce n’est pas le nombre qu’il faut compter mais les voix de ces gens qu’il faut écouter, surtout les voix exprimées avant l’événement, notamment par ces étudiants tabassés dans les facultés, ceux que l’on empêche de passer leurs examens, ces gens qui s’indignent de la manière dont on traite les pauvres, les migrants, les femmes, les personnes à besoins spécifiques et se sentent solidaires de leurs luttes. Voilà ce que rendent visibles les marches de samedi et il y aura forcément un «après». La démocratie comme forme de société amène ceux qui nous gouvernent à montrer dans leurs pratiques le respect qu’ils accordent vis-à-vis de la sacralité de la vie des populations gouvernées. La démocratie meurt de leur cynisme et de leurs mensonges. Un climat économique difficile ne justifiera jamais ni l’écart grandissant entre les riches et les pauvres, ni des violences racistes et sexistes exercées sur les minorités. Les politiques néolibérales ont quelque chose d’intrinsèquement mauvais pour la société.

Prendre en compte le respect de la vie humaine, considérer que chaque vie est digne d’être vécue, que personne ne mérite de vivre et de mourir dans l’anonymat et l’indifférence, c’est à ce niveau que la démocratie doit œuvrer, comme l’a dit récemment avec force Judith Butler. Le cas échéant, comme dans nombre de pays européens où l’extrême droite gagne du terrain, nous verrons que le jeu parfois pervers des élections peut aussi détruire la démocratie en menant au pouvoir ses ennemis tapis actuellement dans l’ombre.

Photo : Patrick Gherdoussi
Jean Zaganiaris, enseignant chercheur, EGE Rabat, Université Mohammed VI Polytechnique
Article tiré de Libération  le 29 mai 2018

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