Le glyphosate en cinq questions

Le glyphosate, dont l’utilisation a été renouvelée pour cinq ans par l’UE en novembre dernier, s’est encore retrouvé au cœur des débats lors de l’examen d’un projet de loi sur l’agriculture à l’Assemblée nationale française, lundi 28 mai 2018. Pourtant, on ne sait pas toujours vraiment ce dont il s’agit. Pour tout connaître sur le pesticide le plus utilisé au monde, quelques éclaircissements s’imposent.

Après avoir longuement hésité, l’Union européenne a prolongé de cinq ans, en novembre 2017, l’autorisation de vente du glyphosate sur son territoire. Dix-huit Etats s’y sont montrés favorables – dont l’Allemagne -, neuf ont voté contre et le dernier des vingt-huit s’est abstenu. Une décision arrachée presque à la dernière minute, puisque l’autorisation actuellement en vigueur prenait fin le 15 décembre.

Ce vote a réussi la prouesse de décevoir autant les vendeurs de glyphosate que ceux qui militent pour son interdiction. Les producteurs se sont ainsi déclarés « profondément déçus » par une décision jugée « discriminatoire » et « politique », alors qu’ils espéraient un renouvellement complet, plus long donc, de l’autorisation. Les opposants, eux, regrettent que le pesticide n’ait pas été tout simplement interdit à la vente au sein de l’UE.

Lundi 28 mai 2018, ces désaccords se sont ressentis à Paris, où le président Macron avait annoncé, après le vote européen, que le glyphosate serait interdit en France « dès que des alternatives auront été trouvées, au plus tard dans trois ans ». A l’occasion de l’examen d’un projet de loi du ministre de l’Agriculture Stéphane Travert, des députés souhaitaient que le principe de la sortie du glyphosate d’ici 2021 soit inscrit dans le marbre. Ils ont échoué.

Le glyphosate, c’est quoi ?

Breveté et mis sur le marché par l’Américain Monsanto en 1974 comme agent actif du Roundup, le glyphosate est une molécule chimique. Il est devenu au fil des décennies l’herbicide le plus commun au monde. On le retrouve notamment dans l’agriculture, pour désherber les champs, y supprimer les «mauvaises» herbes. Il est systémique et non sélectif. Ce qui signifie qu’il est particulièrement puissant et tue toutes les plantes, à l’exception de celles modifiées génétiquement pour lui résister. Ce qui permet à Monsanto de le vendre en même temps que les graines OGM que l’entreprise commercialise par ailleurs.

Néanmoins, le glyphosate ne fonctionne pas seul puisque, pris à part, son principe actif ne parvient que peu à se coller aux feuilles et à s’y insérer. Résultat, il « ne pénètre pas la membrane cellulaire des plantes », explique Camille Dorioz, ingénieur agronome et coordinateur du réseau agriculture à France Nature Environnement. C’est pourquoi, dans les herbicides commercialisés, on lui associe « un certain nombre d’autres produits qui vont le rendre actif ».

Ce mélange effectué, le glyphosate sert de désherbant de contact. C’est-à-dire que, « quand on l’applique sur une plante, sur une feuille, il va rentrer dedans et la détruire au niveau cellulaire ». C’est justement cette capacité à s’introduire au cœur même de sa cible qui le rend si efficace et donc si populaire.

Où le retrouve-t-on ?

Autrefois uniquement distribué par Monsanto, le glyphosate voit en 2000 son brevet américain tomber dans le domaine public. Il est depuis exploité par de multiples firmes dans le monde, ce qui contribue à sa popularité. Rien qu’en France, l’Agence nationale de l’environnement (Anses) dénombre 188 produits autorisés qui contiennent le fameux agent actif. « Plus d’un champ de blé sur trois est traité avec un désherbant à base de glyphosate » dans le pays, rappelle la Glyphosate Task Force, qui regroupe les industriels du secteur (dont Monsanto).

Dans le monde, pas moins de 90 entreprises l’utilisent dans la composition d’au moins 750 produits. Selon les pays, les normes qui régissent la façon de s’en servir varient, avec un emploi plus ou moins intensif. Sur les cultures non-OGM, il ne peut être épandu que directement sur les plantes dont l’exploitant veut se débarrasser, sous peine de tuer également les cultures.

A-t-il un impact sur l’environnement ?

Comme souvent dans les débats houleux, opposants et défenseurs du glyphosate s’écharpent à propos des conséquences de l’utilisation du produit incriminé. D’après la Glyphosate Task Force, non seulement « le glyphosate est un moyen efficace de lutte contre toutes les mauvaises herbes, même les plus vivaces », mais surtout il permet « de mettre en œuvre des techniques agricoles préservant l’environnement et les ressources ». Comme il supprime le besoin de labourer les sols afin d’en extirper les herbes indésirables, il diminue les besoins en machines agricoles et l’érosion des sols.

Un impact positif contesté par Camille Dorioz, qui souligne de son côté le caractère peu biodégradable du pesticide. Après son utilisation, celui-ci se transforme en AMPA, [acide aminométhylphosphonique] « produit qui se retrouve partout dans l’environnement et perturbe tout l’écosystème ». Un résidu qu’il accuse de polluer « à la fois l’eau, l’air, les plantes et la santé animale ». Il est vrai que le Centre international de recherches contre le cancer (CIRC, qui dépend de l’Organisation mondiale de la santé), considère dans une étude de 2015 le glyphosate comme cancérogène sur les animaux. Malheureusement, cette publication elle-même est remise en cause par les pro-glyphosates, qui citent à leur tour d’autres études contradictoires.

La publication du CIRC demeure toutefois celle qui fait le plus référence. Contrairement aux principales études publiées par les soutiens de Monsanto, elle s’appuie sur des travaux scientifiques publics, revus par d’autres chercheurs et publiés dans des revues spécialisées. Les études réalisées par les industriels sont, au contraire, fondées sur des recherches non accessibles au public.

Et sur la santé humaine ?

Même chose pour les maladies que le glyphosate pourrait favoriser : deux discours très différents résonnent, selon les intérêts de celui qui s’exprime. Sans surprise, les producteurs de l’herbicide balaient tout risque. Ils affirment pêle-mêle que leur création « n’est pas cancérigène », est « rapidement éliminée par les voies naturelles » en cas d’ingestion et « n’interfère pas avec les systèmes endocriniens ». Bref, elle ne présente à les croire aucun risque pour la santé.

Dans un contrepied quasi-complet, Camille Dorioz dénonce un risque « cancérigène probable » et « de possibles problèmes de perturbation endocrinienne », qui pourraient « avoir un impact même à très faible dose » sur énormément de personnes rentrées en contact avec le glyphosate ou ses résidus. C’est également la position du CIRC qui a classé le produit dans la catégorie 2A, celle des cancérogènes probables. L’ingénieur agronome dénonce une stratégie de dissimulation de la part d’industriels qui savent que les scientifiques ne parviennent pas à l’heure actuelle à déterminer avec certitude les différents facteurs d’apparition des cancers. Une absence de preuve dont profiteraient les marchands d’herbicides.

Qui croire ?

Il est au final très complexe d’affirmer avec certitude qui a raison ou tort à propos du glyphosate. Sa dangerosité est reconnue par une majorité des chercheurs, mais les enjeux économiques qui entourent cette molécule sont tellement importants et les études tellement nombreuses que le débat ne peut plus prétendre être simplement scientifique.

Dans le doute, Camille Dorioz en appelle au principe de précaution. Il n’hésite d’ailleurs pas à prendre en exemple la cigarette – autrefois vantée comme inoffensive – pour appuyer son propos. Pour lui, que le glyphosate ait ou non des conséquences funestes sur l’environnement, la santé ou même la nourriture, « la question à se poser derrière, c’est : est-on prêt à prendre le risque que cela le soit ? »

Photo : AFP – Philippe Huguen
Samuel Zralos
Article tiré de RFI  le 29 mai 2018

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