Ecologie – Pourquoi les lobbys gagnent-ils toujours à la fin ?

Macronisme ne rime pas avec écologisme. La non interdiction du glyphosate illustre bien le recul du gouvernement face aux groupes de pression industriels. Il y a pourtant urgence à stopper cette puissante machine économique et financière qui réchauffe la planète.

Dans le match qui oppose les lobbys favorables à la poursuite de l’utilisation des produits phytosanitaires contenant du glyphosate à ceux qui veulent en interdire l’utilisation le plus rapidement possible, les premiers ont encore gagné : malgré l’engagement d’Emmanuel Macron en ce sens, la sortie du glyphosate en 2021 ne se sera pas gravée dans la loi Agriculture et alimentation. Ce n’est pas leur seule victoire : les propositions visant à interdire l’usage de drones pour épandre des pesticides, à créer des zones de protection autour des habitations, à rendre l’industrie des pesticides plus transparente, ou à créer un fonds d’indemnisation pour les victimes ont toutes été rejetées par les députés, à la demande du gouvernement.

Herbicide le plus utilisé en France, jugé cancérogène par l’Organisation mondiale de la santé, le glyphosate incarne à lui tout seul le poids que les lobbys industriels exercent sur les instances de régulation et de décision de nos pays «démocratiques». Beaucoup des instruments utilisés par les lobbys sont désormais bien documentés, comme la transmission d’amendements et d’argumentaires clefs en main à des députés peu soucieux de la qualité et de la sincérité du travail parlementaire ; l’utilisation des fameuses «portes tournantes» (revolving doors) qui permettent à des cadres du privé de revenir dans la haute administration publique et assurer aux lobbys une grande proximité avec les lieux de décisions ; le financement d’études présentées comme «scientifiques» visant à insinuer le doute dans le débat public sur les impacts du produit incriminé (glyphosate, tabac, etc.).

Du cas du tabac aux Monsanto Papers, ces pratiques sont désormais bien connues. Un élément majeur, décisif même, est pourtant souvent éludé : la propension des décideurs politiques à accepter – et encourager – les capacités des lobbys à peser sur les décisions qu’ils sont amenés à prendre. Dénoncer le poids des lobbys revient à dire que notre processus démocratique est pollué par des agents pathogènes qu’il faudrait a minima encadrer et contrôler pour éviter les abus. Pointer le rôle des élus revient à caractériser la politique mise en œuvre et l’orientation idéologique qui la sous-tend, c’est-à-dire mettre à nu les objectifs et les intérêts poursuivis dans le processus de décision.

L’épisode du glyphosate n’est pas le premier où Emmanuel Macron et son gouvernement reculent face aux lobbys industriels : malgré la loi visant à interdire l’exploration et l’exploitation d’hydrocarbures en France, Total peut prolonger ses recherches de pétrole offshore au large de la Guyane et plusieurs exemptions ont été votées pour garantir les intérêts des industriels au-delà de 2040 ; le lobby nucléaire a obtenu de Nicolas Hulot qu’il saborde les objectifs de transition énergétique fixés par la loi de 2015 ; l’exécutif a entériné le Ceta, cet accord de commerce et d’investissement entre l’UE et le Canada, alors qu’il avait été jugé comme non climato-compatible par les experts nommés par Emmanuel Macron lui-même ; etc. Les exemples sont nombreux.

Quand les équilibres de la planète sont prêts à rompre, quand le seuil de l’irréversible est sur le point d’être franchi, comme le reconnaît d’ailleurs Emmanuel Macron, et quand la première puissance de la planète plonge dans le déni climatique, on attend des chefs d’État et des élus des pays qui prétendent être à la pointe du combat écologique et climatique qu’ils prennent des décisions courageuses et visionnaires, quitte à perturber le jeu économique. On attend un véritable sursaut politique.

Ce n’est pas la voie que suivent Emmanuel Macron et sa majorité : dès que les enjeux deviennent sérieux, dès qu’il s’agit de prendre des décisions qui vont toucher à la puissance des lobbys, aux pouvoirs et droits acquis des multinationales ou aux règles qui organisent l’économie mondiale, Emmanuel Macron et son gouvernement tergiversent, reportent ou limitent leurs ambitions en se conformant aux exigences des acteurs économiques et financiers.

De son côté, Nicolas Hulot prétend «réconcilier économie et écologie». A l’analyse, cette approche revient, d’abord et avant tout, à confier encore plus de responsabilités aux entreprises privées et aux lobbys économiques pour résoudre les problèmes contemporains. Quitte à suspendre les réglementations environnementales pour desserrer «l’étau réglementaire» ou à faire de Michael Bloomberg, Bill Gates et Richard Branson, tous pris dans des révélations concernant des pratiques d’évasion fiscale qui grèvent les budgets publics, ceux qui vont financer la lutte contre les dérèglements climatiques.

Une telle stratégie n’est pas si étonnante à la vue des trajectoires d’Emmanuel Macron, de son gouvernement et de sa majorité : l’Assemblée nationale de 2017 est l’une des plus «pro-business» de l’histoire du pays. L’une des plus réticente à réguler et contrôler le business et l’une des plus encline à encourager les engagements volontaires du secteur privé : Benjamin Griveaux ne vient-il pas d’affirmer que la sortie du glyphosate devrait «se mener en partenariat avec les industriels» ? La majorité se comporte comme si la puissance publique pouvait progressivement se limiter à un cadrage discursif, et à inciter les secteurs économiques qui ont nourri l’effondrement en cours, et qui devraient être reconvertis d’urgence, à agir pour «nous sauver» de ce péril imminent.

Les multiples épisodes – européens et français – autour de l’interdiction du glyphosate, aussi graves soient-ils pour l’avenir de l’apiculture et des pollinisateurs, illustrent donc bien plus que le pouvoir exorbitant des lobbys sur les processus décisionnels de nos démocraties. Et bien plus que les renoncements de tel ou tel ministre. Ils montrent aux yeux du grand public que le désengagement public en matière de régulations contraignantes et le laisser-faire économique, et plus précisément ici, le «macronisme», ne peuvent pas être un «écologisme» : à toujours ajourner à demain ce qui devrait être fait aujourd’hui, à ne jamais prendre les précautions et les régulations qui s’imposent, le macronisme, si fondamentaliste dans son obsession de ne surtout pas perturber le jeu économique et les droits acquis des acteurs économiques, nous enferre dans une impasse que l’appel des 15 000 scientifiques publié en octobre 2017 nous enjoignait d’éviter.

Il est encore temps de changer de voie. Il est encore temps faire en sorte que les lobbys qui refusent toutes nouvelles régulations environnementales ne soient pas toujours ceux qui gagnent à la fin. Il est encore temps mais il se fait de plus en plus tard. Revoir de fond en comble les fondements idéologiques et les soubassements matériels de cette formidable machine économique et financière qui réchauffe la planète, détruit la biodiversité, fragilise les écosystèmes, aggrave les inégalités et nous rend malades, exige un engagement de tous les instants. Contre les lobbys. Pas avec eux. Il est encore temps. Un temps précieux qu’Emmanuel Macron et sa majorité gaspillent inutilement, aux côtés des lobbys industriels.

Maxime Combes est l’auteur de « Sortons de l’âge des fossiles – Manifeste pour la transition », Seuil, octobre 2015.

Maxime Combes, économiste
Article tiré de Libération  le 30 mai 2018

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