Et en même temps, on continue de ruiner les paysans

Le ministre de l’Agriculture Stéphane Travert va s’adresser ce jeudi au monde paysan lors de la clôture du 52ème congrès du syndicat Jeunes Agriculteurs qui se tient à Lourdes depuis mardi. Il intervient dans un contexte de profond mécontentement de la profession agricole confrontée depuis trois ans à des prix bas tandis que la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs annoncent des actions revendicatives à partir du 10 juin.

Quand Stéphane Travert s’adressera aux jeunes paysans ce jeudi 7 juin à Lourdes, des milliers d’apiculteurs auront déjà manifesté à Paris, Strasbourg, La Rochelle, Dijon, Quimper, Rennes, Lyon, Auxerre et quelques autres villes  pour protester contre un taux de mortalité catastrophique des abeilles en ce premier semestre de l’année 2018 et pour réclamer « de toute urgence un plan exceptionnel aux apiculteurs sinistrés ». Ces derniers demandent aussi au gouvernement  « de restaurer  un environnement viable  pour les colonies  d’abeilles et les pollinisateurs », malmenés depuis des années  par l’agrochimie qui favorisé  la Politique agricole commune (PAC) fondue dans le libéralisme mondialisé avec une concurrence aussi mortifère pour les paysans que pour les insectes pollinisateurs.

A Lourdes, on peut penser que le ministre sera vigoureusement interpellé par Christiane Lambert, présidente de la FNSEA et par Jérémy Decerle, président des Jeunes Agriculteurs qui interviennent dans cet ordre juste avant lui. Mais avant même cette confrontation verbale, plusieurs syndicats de branches comme la Fédération nationale bovine (FNB), la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) ou encore la Confédération française de l’aviculture (CFA) viennent de publier des communiqués qui sont autant de cris d’alarme Face aux conséquences du double jeu des autorités françaises qui prétendent faire voter une loi par le Parlement national pour améliorer le revenu paysan et qui approuvent parallèlement la conclusion d’accords de libre échange entre l’Europe et de pays tiers pour faire chuter les prix agricoles chez nous.

Etats généraux de l’alimentation et concurrence déloyale

Dans un communiqué publié le 4 juin, la FNB posait la question suivante : « La France peut-elle, tout à la fois, communiquer sur une montée en gamme de l’alimentation offerte à ses consommateurs-à travers le projet de loi issu des Etats Généraux de l’Alimentation en cours d’examen au Parlement- et exposer son élevage à la concurrence déloyale, avec l’importation de centaines de milliers de tonnes de viandes bovines produites au sein de systèmes peu ou pas règlementés sur le plan sanitaire, environnemental et du bien-être animal ?».

Suite à  cette question, la FNB rappelait que l’Europe en signant le CETA avec le Canada importe désormais 65.000 tonnes de viande bovine par an sans droits de douanes de ce pays alors qu’elle n’en a pas besoin. S’ajoute à cela 20.000 tonnes par an en provenance du Mexique en attendant un probable contingent annuel de 99.000 tonnes des pays du Mercosur dans le cadre d’un accord en cours de négociation. Mais il aussi question d’offrir les mêmes largesses à l’Australie et à la Nouvelle Zélande. Pour toutes ces raisons, la FNB participera aux actions que la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs comptent mener à partir de dimanche prochain dans tout le pays.

Ce sera aussi le cas de la FNPL qui, le 6 juin, sans donner de chiffres sur le prix du lait – il tourne autour de 30 centimes le litre au départ de la ferme quand il en faudrait 10 de plus- , indique que « la souveraineté alimentaire de la France a besoin de producteurs de lait non délocalisables, qui vivent de leur métier et font vivre nos campagnes (…) L’ambition de l’Europe de compter parmi les grandes puissances économiques du monde ne doit pas se faire à n’importe quel prix. Déshabiller le secteur agricole français de ses forces vives n’est pas  une stratégie cohérente pour peser à l’OMC et dans les négociations  bilatérales futures ». Evoquant la promesse de campagne du candidat Macron concernant les prix agricoles et le revenu des paysans, la FNPL ajoute : « Si les promesses engagent ceux qui les écoutent, la FNPL veut faire comprendre, par cette mobilisation, qu’elles engagent aussi ceux qui les font !».

Un poulet brésilien coûte deux fois moins cher à produire

Notons enfin que les chiffres les plus terribles sont fournis par la Confédération française de l’aviculture (CFA). Son communiqué du 6 juin indique que « près d’un poulet sur deux consommés en France est importé, en majorité dans la restauration hors domicile ». La raison est simple : « un poulet brésilien ou ukrainien coûte environ deux fois moins cher à produire qu’un poulet européen et n’est pas soumis aux mêmes règles en matière sanitaire ou de bien-être animal (…) En 2016, rien que pour le Brésil, l’UE a importé 500.000 tonnes (…) Depuis 2014 et la signature de l’accord de libre échange avec l’Ukraine, les importations de poulet en provenance de ce pays ne cessent de  croître de manière exponentielle : 20.000 tonnes en 2014, elles se situaient à 80.000 tonnes en 2017, alors que les contingents alloués à l’Ukraine ne dépassent pas les 40.000 tonnes ! ».

Il faut ici savoir que le Brésil peut, depuis une vingtaine d’années, exporter en Europe des contingents de viandes dites « saumurées », avec une légère adjonction de sel qui les fait  passer dans la catégorie des produits transformés ne subissant plus les tarifs douaniers des viandes fraîches. S’agissant de l’Ukraine, un pays ne faisant pas partie de l’Union européenne, on sait que François Hollande et son ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius furent en pointe en 2014 , au plus fort de la crise entre l’Ukraine et la Russie, pour faire payer par les paysans européens les sanctions économiques prises par l’Union européenne contre la Russie de Vladimir Poutine.

En même temps qu’elle donnait des facilité d’exportation à l’Ukraine, l’Europe prenait des sanctions économiques contre la Russie, laquelle répliquait en décrétant un embargo sur toutes les exportations européennes de produits agricoles (viandes, produit laitiers, fruits et légumes). La fermeture du marché russe a notamment contribué à faire chuter le prix du porc et celui du lait de vache en France, tandis que la Russie a profité depuis de ces cinq années d’embargo pour augmenter sa propre production dans ces deux secteurs. La Russie sortira gagnante de ce bras de fer avec une meilleure autosuffisance alimentaire tandis que nos paysans auront perdu du revenu. De même, notre balance commerce aura vu son déficit augmenter.

Notant enfin que les actions revendicatives que vont mener les paysans à partir de dimanche arrivent au moment où l’étude publiée par l’INSEE le 5 juin sur le patrimoine des ménages français en 2015 indique que chez les actifs le taux de pauvreté le plus élevé en France concerne le monde agricole avec 24,7% de paysans pauvres.

Photo : AFP
Gérard le Puill
Article tiré de l’Humanité  le 7 juin 2018

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