Macron ou le cynisme de la mystification libérale

Il faut soit beaucoup de culot, soit énormément de mépris, soit les deux, pour un Président qui se revendique de la deuxième gauche de Michel Rocard, pour oser reprendre à son compte la fable thatchérienne de «l’assistanat».

A la vue de la vidéo postée ce mercredi matin par les services de l’Elysée, où l’on voit un Président réfléchir à haute voix à son futur discours sur notre politique sociale, difficile ne pas être saisi par un sentiment de sidération. Emmanuel Macron est trop intelligent pour ne pas connaître ces sujets. Il sait comment ils résonnent dans l’opinion publique. Et il sait aussi très bien qu’avec un peu de malhonnêteté intellectuelle, on peut faire dire tout, et surtout n’importe quoi, à quelques réalités statistiques. Que nous dit Emmanuel Macron ? Que l’on met «trop de pognon» dans le social. La preuve serait imparable : tout cet argent ne sert pas à grand-chose, puisque «les gens pauvres restent pauvres». Ça sonne comme un sophisme imparable auquel tous les sondés donneraient bien volontiers leur assentiment, à plus de 80%. Car au fond, se dit l’homme de la rue, «à quoi bon payer des impôts si c’est pour financer des politiques inefficaces ?»

Mais personne, aucun homme politique, aucun responsable d’association, aucun acteur de terrain n’a osé soutenir que les minima sociaux étaient de nature à permettre aux pauvres de quitter leur condition. On ne sort pas de la misère avec 550,93 euros par mois (le montant du RSA pour une personne seule). On survit. On évite de sombrer. Tous les acteurs sociaux répètent la même chose : ces minima sociaux sont indispensables mais certainement pas suffisants. L’accompagnement, la formation, l’emploi (évidemment), le logement, l’éducation, sont autant de leviers au moins aussi importants. Mais l’un ne va pas sans l’autre. Et opposer prestations sociales et politiques structurelles n’a aucun sens. En assignant à notre politique sociale un objectif inatteignable, Macron n’a en fait qu’un seul objectif : la décrédibiliser.

Mais le Président ne s’arrête pas là : il faudrait dorénavant «responsabiliser les pauvres». Derrière ce terme, chéri par la droite la plus libérale, Macron prend le risque de légitimer ce poison du fameux «assistanat» des plus démunis. Il faut soit beaucoup de culot, soit énormément de mépris, soit les deux, venant de quelqu’un qui se revendique de la deuxième gauche de Michel Rocard, pour oser reprendre à son compte cette fable thatchérienne. Faut-il le rappeler ? Si la France compte un million de pauvres supplémentaires depuis dix ans, et un nombre de SDF en augmentation de 50%, ce n’est pas «parce qu’on dépense trop de pognon» mais parce que nous sortons à peine de dix ans d’une crise dont la durée et la profondeur n’ont pas eu d’équivalent dans notre histoire contemporaine. Et dont les marges oubliées de notre société n’ont toujours pas entrevu le bout du tunnel.

Si Macron participe à ce grand exercice de mystification libérale, et s’il le fait avec cette brutalité et une forme inédite de vulgarité, c’est aussi parce qu’il sait qu’une large partie de la population française, tiraillée par la peur du déclassement, est derrière lui. La majorité parlera de «bon sens». Nous, plus volontiers, de «cynisme».

Photo AFP/Ludovic Marin
Grégoire Biseau
Article tiré de Libération  le 13 juin 2018

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :